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Carnet de voyage
Au coeur du monde
Paraguay
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Août 2009
Intro
Le Paraguay est l'un des six pays que j'ai décidé de visiter au cours d'un voyage d'un an en Amérique du sud. Avant le départ, certains de mes amis étaient curieux et étonnés de ce choix... Mais qu'est-ce qu'il y a au Paraguay? Et c'est justement cette part d'inconnue qui m'attire. Un pays qui n'a, a priori, pas grand chose à offrir, mais qui se révèlera l'un des meilleur, sinon mon meilleur souvenir d'Amérique du sud.
Habitué à me déplacer en bus sur les pistes sud-américaines (l'asphalte est rare), ici le voyage se fera en bateau. Trois jours depuis Concepción pour rejoindre le village de Fuerte Olimpo.
Sur le río Paraguay
He Ho, He Ho , comme promis, cette fois on voyage en bateau. L'Aquidaban est le nom de la "lancha", pleine à craquer, des soutes aux ponts. Sur le pont supérieur, six cabines. J'ai eu beaucoup de chance, il restait un lit de libre: on va dormir à six dans une cabine de quatre couchettes. Les autres passagers dorment dans des hamacs ou allongés par terre, il y en a de partout et de tous âges, au jugé, environ 150 personnes.
Et hop! on remonte le río Paraguay tout dou-ce-ment. Je partage la cabine avec trois jeunes et un couple; lui est indien guarani, elle, quechua bolivienne et ne parle pas un mot d'espagnol. Sur le bateau, pas d'autre choix que d'appliquer un principe de confiance réciproque (à part argent, carte bancaire et passeport, tout se trouve dans la cabine qui ne ferme pas).
Une petite vie hors du temps se crée, rythmée par les levers et couchers du soleil, la contemplation béate des paysages et des oiseaux, et de multiples conversations qui s'engagent. Pour le coup, c'est moi qui fais figure d'élément exotique: on me prend d'abord pour un brésilien, puis sachant que je suis français, on me demande quel travail je fais au Paraguay. Le concept du voyage est ici plus que partout ailleurs très difficile à faire comprendre. Mais lorsque j'explique que je suis là pour vivre une autre culture, rencontrer les gens et connaître leur pays, tous se font un plaisir (et sans doute une fierté) de m'apprendre ce qu'ils savent, le nom des villages où l'on s'arrête, les poissons que l'on pêche dans le fleuve (très difficile à cette période à cause des nombreux "camalotes", une végétation flottante qui glisse sur le fleuve et qui s'accumule le long des berges).
J'apprend que la chair de crocodile est très bonne, que le goût se rapproche plus de celui du poisson que de la viande (des crocos que je n'ai malheureusement vu que morts, flottant sur la rivière le ventre à l'air). Les oiseaux que je vois sont pour la plupart de grands échassiers, des rapaces, des toucans et des perroquets.
Plus au nord et côté brésilien, c'est le terrain de chasse des pumas et des jaguars, quant à la végétation, ce sont arbustes, épineux et palmiers qui s'étendent sur de vastes plaines avec ici et là quelques collines et petites montagnes.
A l'est du Río Paraguay, c'est le Pantanal brésilien, une région qui se transforme pendant la saison des pluies en immense marais, et qui en fait la plus grande zone humide de la planète (région qui abrite la plus grande diversité au monde de plantes aquatiques). C'est également l'écosystème le plus dense de la planète, autant végétal qu'animal.
Les infrastructures routières étant quasi inexistantes dans le nord du Paraguay, le fleuve joue le rôle de voie commerciale. Il y a quelques lanchas comme l'Aquidaban qui remontent ou descendent le fleuve une fois par semaine, et plus nombreux (et très impressionnant), de petits bâteaux ultra puissants qui peuvent pousser jusqu'à vingt immenses barges attachées les unes aux autres.
Comme il n'y a pas grand chose à faire sur le bateau, le débarquement de marchandises est à chaque fois un véritable spectacle pour tout le monde (pas pour le flic de service à terre qui surveille çà d'un oeil blasé).
De temps en temps, jour et nuit, un petit bateau à moteur est mis à l'eau pour que des passagers rejoignent leur maison posée le long du fleuve (1 ou 2 jours de bateau pour faire vos courses en ville, çà vous tente?). Les gens vivent essentiellement d'élevage de vaches et d'exploitation forestière (des palmiers dont on commercialise le bois, les palmes servant à fabriquer le toit des maisons). A l'ouest du fleuve, c'est la région du Chaco qui occupe presque 60% du territoire paraguayen et qui n'est habitée que par 4% de la population. Histoire d'occuper et de contrôler la région, les paraguayens y ont implantés des fortins militaires (comme Estigarribia, à 150 kilomètres de le frontière bolivienne, où j'ai fais tamponner mon passeport).
La région est également un haut lieu historique qui a opposé boliviens et paraguayens dans la "guerre du Chaco". Croyant à des ressources pétrolières importantes, les boliviens ont voulus contrôler la région (poussés par des multinationales pétrolières américaines, les paraguayens soutenus par des britanniques) . En juin 1932, une patrouille bolivienne attaque un des fortin paraguayen... escalade militaire... conflit ouvert... quatre ans de guerre... 100'000 morts. Le Paraguay récupèrera une partie du territoire contesté. (Hergé, le dessinateur, se serait servit de cette histoire pour "l'oreille cassée").
Jeudi en début d'après-midi, L'Aquidaban accoste à "Fuerte olimpo". Bien, bien, où je vais dormir? quand je vais pouvoir repartir? est-ce que l'endroit est sympa? J'étais pas très "fier" en descendant du bateau, mais c'est cette part d'inconnue qui donne toute sa saveur au voyage (avec un léger goût d 'aventure).
Fuerte Olimpo
Alors, alors??? L'étonnement d'abord de voir, depuis le bateau, une si grosse église dans un si petit village. L'habitude ensuite de rencontrer des gens toujours aussi sympas et prêts à donner de leur temps. L'enchantement enfin de voir les perroquets s'envoler à mon passage (les moineaux du coin), les grandes rues mi terre, mi boue qui traversent un village posé au milieu de la nature et de trois petites collines.
sur l'une d'entre elles, l'église, ou plutôt la cathédrale, fierté du village. Sur une autre, les ruines du fort "Borbón" construit par les espagnols en 1792 pour protéger la région des incursions des "bandeirantes" (également connus sous le nom de Mamelouks). Les bandeirantes sont de vilains bonhommes, généralement originaires de São Paolo, qui à partir du XVIIème siècle pénétraient à l'intérieur du Brésil à la recherche de richesses minérales et d'indigènes à réduire en esclavage.
Je me renseigne pour le bus, il doit partir samedi matin pour Asunción, unique destination possible. Par chance il va pleuvoir les deux nuits suivantes, route fermée et départ reporté au lundi. Super! ça me laisse quatre jours pour profiter de ce petit paradis, loin de tout, isolé de tout, coupé du monde... mais à bien y réfléchir, on n'est absolument pas coupé du monde ici, on y est au contraire en plein coeur, un endroit véridique, sans pollution d'aucune sorte, des animaux de partout, une nature généreuse, et des habitants conscients et heureux d'habiter ce havre de paix. Tous me diront la même chose: "Fuerte olimpo c'est merveilleux, c'est très tranquille" (tu m'étonnes).
C'est tout petit + des gens amicaux = plein de rencontres. Enrique avec qui j'avais discuté sur le bateau. Il vient d'un autre village et poursuit sa formation de policier à Olimpo. Il n'aime pas l'endroit: "les rues sont pas droites comme chez moi, et regarde la fontaine, y'a pas d'eau, c'est nul". Esperanza qui gère une sorte de snack à deux pas de mon hôtel. Sachant que le café est ma drogue, elle prendra sur elle de me le préparer tout les matins, me fera profiter de la vue depuis la terrasse de sa maison et m'apprendra la mort de Michael Jackson! J'étais tellement déconnecté de tout que je n 'ai pas compris de qui il s'agissait: "...mais si enfin! une grande star! un noir qui s'est fait blanchir la peau! -- Non, je vois pas". Et puis la petite Dany chez qui j'allais acheter mes fruits et qui me prennais pour un grand aventurier. Dimanche en fin de matinée c'est Francisco qui engage la conversation: " t'as vu ma tête! on peut pas dire que j'ai une tête sympa, bon, j'ai pas une sale tête non plus...". Francisco vit en communion avec les autres et avec la nature. Il bosse suivant les opportunités, vivote de trois fois rien sans se plaindre, heureux de vivre, et heureux de me faire goûter la "caña", nom du rhum au Paraguay.
Le succulent poisson grillé à midi sera le bienvenu. Je partage la table avec Juan, il tourne à la bière et rempli mon verre chaque fois qu'il est vide. Il m'explique qu'il occupe illégalement un terrain côté brésilien et me fait comprendre à demi-mot qu'il trafficote les peaux de crocodiles (interdit, l'espèce est protégé). Le patron du "comédor" (l'endoit où l'on mange) m'invite à acheter un bout de terrain ici et monter une petite "boite" qui proposerait des "tours" aux gringos. C'est vrai que les terrains ne sont vraiment pas chers ici mais je n'ai absolument aucune envie de polluer cet endroit avec du tourisme, même à petite échelle (et le business c'est pas mon truc).
Quelques litres de bière plus tard, je me rends à la communauté indigène* des Chamacocos, à la lisière d'Olimpo. Les communautés indigènes ne se comptent pas en nombre d'individus mais en nombre de familles. Ils sont ici 75 familles, vivant de la pêche, de la cueillette et un peu d'agriculture. Ils ont leur propre église où l'on pratique un synchrétisme religieux, ils parlent l'espagnol et leur idiome d'origine, l'ishir. En discutant un peu avec eux, ils m'apprennent que d'autre communautés plus importantes vivent aux alentours et plus au nord. Les chamacocos jouissent d'une bonne réputation auprès des villageois d'Olimpo, ce qui est loin d'être une généralité entre métis et indigènes, que ce soit au Paraguay ou dans les autres pays que j'ai visité (* le terme "indien" est très péjoratif en Amérique latine. Je choisi ici le terme utilisé d'"indígenas").
Il n'a malheureusement pas eu de pluie les nuits suivantes et le route a eu le temps de sécher (un peu), le bus partira bien lundi matin. J'ai adopté Olimpo autant que le village m'a adopté, et quitter cet endroit fût assez difficile. Mais à court d'argent, pas d'autre choix que de bouger, et d'autres lieux, d'autres rencontres m'attendent...
En la ruta, ...siempre...
16 heures de route jusqu'à Asunción. On passe par "Loma Plata", une communauté mennonite au coeur du Chaco. Les mennonites? Ils sont issu d'un mouvement religieux fondé sur l'enseignement du nouveau testament, un courant apparu vers 1520 en Suisse (puis éxilé en Allemagne et Pays-Bas). Ils ont dû s'exiler une fois de plus, cette fois-ci d'Europe pour pouvoir appliquer leur idéal religieux. Ils sont aujourd'hui 1'300'000 individus répartis dans 63 pays. 35'000 au Paraguay, ils ont été invités à venir s'installer ici après la guerre du Chaco, afin de coloniser les terres inhabitées. Chaque communauté applique ses propres règles religieuses, plus ou moins souples. Les plus radicaux (de moins en moins nombreux) refusent tout ce qu'ils considèrent comme luxe: l'électricité, la voiture, l'alcool, le tabac, le téléphone, la musique... mais la conception du luxe peut varier d'une communauté à l'autre. Ils se consacrent aujourd'hui à l'agriculture et possèdent leurs propres écoles, hôpitaux, banques, média, langue (le bas-allemand) et vivent en harmonie avec les communautés indigènes alentours (les mennonites refusent la violence, les armes, et ont toujours condamnés l'esclavage).
Arrivé à Asunción à deux heures du matin. Un autre bus part dans une heure pour Ciudad del Este. OK, ¡vamos! Cette ville complètement atypique est simplement un point de chute pour visiter les cascades d'Iguazú, côté Argentin. Mais ceci est une autre histoire...
Señor Esteban.
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