From: Pascal MANNAERTS
Sent: Saturday, March 10, 2007 4:42 PM
Subject: Bien arrivé à Saint-Louis!
Allo allo, ok ok je suis à Saint-Louis du Sénégal, au Sénégal bien sûr. La douane, on m'avait prévenu, mais le bordel total avec ces militaires qui te mendient et te rackettent comme des chiens tant du côté mauritanien que sénégalais, mais je suis passé en lâchant des petits billets à gauche et à droite pour un total de 10 euros, alors ça va, et ils n'ont pas ouvert mes sacs. Ouf!
Et heureusement que j'avais pas cette caisse de statues, mais que je l'ai envoyée depuis Bamako! On m'aurait trop emmerdé, j'espère juste que ça arrivera. Saint-Louis, c'est une ancienne ville coloniale un peu laissée à la négligence mais c'est beau, calme, propre, New Orleans en africain et en moins riche évidemment. Je reste ici 3 jours au moins, le temps de me reposer, de faire les plans pour les trois semaines qui restent, écrire un long mail, envoyer des photos et j'ai préféré quitter la Mauritanie avant les élections car demain, le jour J, ils ferment toutes les frontières, et si ça se passe mal ou s'ils trouvent des anomalies dans les résultats etc... ici, on ne sait jamais ce qui peut se passer, j'ai pas envie de me retrouver bloqué deux semaines à Nouakchott. Content d'avoir vu le pays, même si bon, y a en fait rien de spécial à y voir. Il faut avoir une 4x4 et aller avec un guide en aventure organisée, pour voir... du désert et rien que du désert car à part ça, y a rien. En plus la population, ben c'est le Maroc d'il y a 150 ans et pas forcément ouvert ni sympa du tout, enfin voilà.
C'était quand même chouette, mais deux semaines suffisaient, je pensais quand même aller à Nouadhibou mais là aussi, rien à y faire, rien à y voir alors autant passer au Sénégal. Bisous.
From: Pascal MANNAERTS
Sent: Sunday, March 11, 2007 5:23 PM
Subject: Nouakchott-Chinguetti-Rosso-back to Senegal!!!
Je reste encore trois jours à Nouakchott. C'est bien que la ville a quelque chose de spécial pour moi, car sinon, y a vraiment rien à y faire, rien à y voir. Même les Mauritaniens eux-mêmes s'étonnent du fait que je m'attarde ici, sans avoir à y faire quelque chose de particulier. Ils disent que leur capitale est sans intérêt. Moi, je trouve même l'ambiance légèrement glauque par moments. Aussi, les gens ici sont tellement plus réservés qu'au Mali et au Sénégal. Ca n'a même plus rien à voir. J'ai presque envie de dire qu'ils sont froids.
Une impression générale... Ce sont des regards en rue. C'est ce vendeur du marché "Capitale" qui me fait signe de déguerpir alors que je ne faisais que passer devant son étalage de tissus, d'un ton agressif et dénigrant, comme on s'adresserait à un âne. C'est encore ce militaire, qui vient m'adresser la parole en me demandant d'un air suspicieux si j'aime bien l'armée mauritanienne. C'est aussi ce marchand Peul, vendeur de cartes de Gsm, qui me dis "tu es gentil toi, toi tu aimes les Noirs", car j'avais donné la moitié de mon pain à un petit mendiant, me renvoyant au plein cœur d'une des sombres réalités de la société mauritanienne. Ce sont enfin ces quelques Maures qui, alors que tu passes à côté d'eux, te regardent et te lancent des trucs en filles, alors qu'ils savent pertinemment bien que tu ne comprends pas leur langue, et qui nient l'affaire quand tu leur demandes, jouant à l'imbécile, ce que ça signifie en français (...). Sur les trois jours passés à Nouakchott, je n'ai pas vu un seul Européen se promener en ville.
Tout au plus 2 ou 3 jeeps avec des "Blancs" à l'intérieur, qui filaient sur le boulevard Abdel Nasser ou sur le boulevard Kennedy. C'est peut être pas l'endroit ni le moment pour rester.
On sent la tension monter à cause des élections. Les meetings se tiennent un peu partout en ville, sous ces grandes khaïmas plantées le long des goudrons, et jusqu'aux petites heures. Les Mauritaniens parlent avec retenue de leurs opinions, même si, en rue, chacun affiche sa couleur de manière explicite. Après 20 ans de dictature, ce n'est que normal. Et on me dit que depuis la chute de Ould Taya en 2005, ils se sont déjà bien libérés.
Ici à Nouakchott, le candidat favori semble être Ahmed Ould Daddah, "l'opposant historique", allant peut être enfin trouver sa juste place. Tant les Maures blancs que les Noirs sont pour lui. A chaque fois qu'ils en parlent, on sent un immense respect porté à son égard, et ils posent leur main sur leur cœur, m'expliquant qu'il est le seul véritablement juste et véritablement bon.
Beaucoup sont persuadés que Ahmed Ould Daddah l'obtiendra, mais au second tour seulement, car la lutte au premier tour serait trop serrée. Comme me le disait ce jeune vendeur de CDs-ROM au fond de sa boutique, à Nouakchott, presque tout le monde voterait pour Ahmed Ould Daddah. Il y a 19 (...) candidats à la présidence. Parmi ces 19, seulement 2 sont Peuls, et un est Harratine, c'est Messoud Ould Boulkheir.
Dimanche, en début d'après-midi, je me rends au port de Nouakchott. Histoire de voir à quoi il ressemble, on m'en a tant parlé, notamment avec ses fameux navires réputés "gruyères". Un trajet en taxi avec un conducteur sénégalais travaillant ici. Une rencontre assez édifiante... En fait, en parlant aux Noirs, en rue, j'apprends de plusieurs sources que Nouakchott est... remplie de Sénégalais. Ils vivent tous dans les quartiers du 5ème et 6ème arrondissement, quartiers peuplés presque exclusivement de Sénégalais.
N'arrivant pas à trouver du travail au Sénégal, ils viennent ici pour bosser. Nouakchott serait intéressante, Nouadhibou le serait encore plus pour trouver un emploi. Ils sont en général employés par des Maures blancs, en tant qu'ouvriers dans le bâtiment, pêcheurs, ou en tant que taximen, louant le véhicule à la journée à un patron.
Mon chauffeur de taxi est originaire de Rufisque. Il a 24 ans. Il vit ici avec ses deux frères, ils partagent une petites chambre à trois, dans le cinquième arrondissement. Le trajet pour aller du centre de Nouakchott au port de pêche est assez long, vu la rapidité de son vieux tacot, et vu qu'en plus, on s'était gouré de chemin, lui pensant d'abord que je voulais me rendre au port industriel, qui est beaucoup plus au sud. Aussi, on est seuls dans le taxi. Ca fait du bien. Un peu d'intimité ne fait pas de tort, on peut parler librement. Il s'appelle Mamoudou. Il est à Nouakchott depuis début 2006. Il est donc taximan et ses deux frères travaillent ici en tant que maçons. Comme ce Sénégalais que j'avais rencontré avant-hier à la mosquée marocaine, je lui demande pourquoi tant de Sénégalais viennent travailler ici, la Mauritanie n'étant certainement pas plus développée que le Sénégal. Il me dit de lui-même que pour un Sénégalais, il est hyper facile de trouver rapidement du boulot en Mauritanie, à condition de se limiter aux ouvrages que les Mauritaniens ne veulent pas faire eux-mêmes. En 2 ou 3 jours, on pourrait trouver quelque chose. Et là, de lui-même, sans que je demande quoi que ce soit, il me dit que travailler ici en tant que Noir, et spécialement en tant que Sénégalais, "faut le vouloir, car on se fait tout le temps emmerder". Il me raconte qu'encore l'autre jour, il conduisait un client au marché Capitale, et qu'un Maure blanc lui a fait une queue de poisson. Il a klaxonné, le Maure blanc s'est arrêté et Mamoudou lui aurait dit calmement que ce n'était pas une manière de faire. Le ton serait monté, le Maure l'aurait traité d'étranger et aurait fait appel à un flic.
Le flic l'aurait emmené au commissariat du cinquième, où il aurait passé 24 heures. Il aurait été libéré après avoir payé 3000 ouguiyas (10 euros, énorme pour eux sachant que le salaire mensuel moyen tourne autour des 50-60 euros). Je lui demande quid s'il n'avait pas pu payer. Il me dit qu'on reste alors indéfiniment détenu, avant que quelqu'un ne vienne en aide pour payer à la place de la victime, et qu'on peut être, après un moment, transféré à la grande prison de Nouakchott. "La prison de 100 mètres?", je demande.
Il confirme. Il connaît un taximan qui y a passé 4 mois, pour le même genre d'abus dont lui a été victime l'autre jour, le temps que sa famille réunisse les fonds et les fasse parvenir depuis le Sénégal. J'ai l'impression de me retrouver plongé dans mes récits d'asile. Evidemment, je ne parle jamais de ça ici, je peux dès lors penser que ce qu'on me raconte est fait de manière relativement objective. Quel intérêt y aurait il à mentir à ce simple touriste de passage? Et pourquoi est ce que toutes les discussions que j'ai vont toujours dans le même sens?
Il me dit qu'en tant que taximan, il est la proie idéale pour les abus des représentants des forces de l'ordre, soucieux de leur ponctionner de petites doses d'argent par ci par là. On a soi-disant roulé trop vite, on a brûlé un feu rouge, les papiers du véhicule ne sont pas en ordre, etc... etc... Aussi, les policiers ou militaires eux-mêmes s'invitent dans le taxi et ne paient en général pas la course, sachant que le conducteur n'osera quand même pas protester. Il me dit qu'ici, en tant que Noir, dès qu'on se retrouve en différend avec quelqu'un ayant des relations, même pas forcément haut placées, on est foutu. Il prend la défense de certains Maures blancs car selon lui, tous ne sont quand même pas comme ça. Bien sûr.
Je lui demande s'il pense que les élections vont y changer quelque chose, il me répond directement que non. Le problème n'est même pas les forces politiques au pouvoir, c'est la population qui est fondamentalement raciste. Il pense que ça ne changera pas, ou pas avant très longtemps.
Sur ce temps, on était arrivé depuis un moment au port de pêche de Nouakchott. On restait là, à causer, toutes fenêtres ouvertes dans ce taxi brûlant en plein soleil, à griller quelques bonnes cigarettes.
On se quitte. Il doit retourner au marché Capitale. Il veut me déposer à quelques dizaines de mètres, juste près du marché du port. Un militaire filtre le passage. Il fait arrêter le véhicule et nous demande où l'on compte se rendre. Mamoudou lui explique qu'il va me déposer près du marché, et le militaire lui répond qu'il doit alors payer un supplément de 200 ouguiyas pour y faire entrer le taxi. Je n'ai pas envie qu'il ait des ennuis à cause de moi, je lui dis de faire demi-tour. "Tu vois, c'est toujours la même chose avec eux, toutes les raisons sont bonnes" il me sort, en rigolant. J'ai du dégoût dans la tête en entendant tout ça. J'ai même l'impression de tirer la tronche. Et encore... c'est pas fini.
Me voilà enfin dans ce port de Nouakchott. Le port est désespérément pauvre.
La plage est inondée de pirogues multicolores, vétustes et réparées avec le peu de moyens qu'ils ont. Les pêcheurs et leurs familles vivent pour la plupart autour du port, le long de la plage, dans de petites cases faites de tôles ondulées, de bâches de plastique ou de paille. Le long de l'eau, une interminable série de pirogues, hissées quotidiennement à mains d'hommes sur le sable lors du retour de pêche; série interrompue de temps en temps par un bateau échoué là depuis bien longtemps, dont il ne reste qu'une carcasse rouillée et enfoncée dans le sable. Un vrai décor surréaliste par endroits.
Je trotte sur la plage. Pas un Maure blanc à l'horizon. Je salue les gens des quelques mots de poular que je connais, mais presque tous me corrigent en m'annonçant qu'ils sont... wolofs, et sénégalais.
Il est 15 heures et les pirogues sont en mer. Les femmes dorment à l'ombre, sous le rebord des bateaux restés à quais, les enfants jouent dans l'eau pour oublier cette chaleur pénible. Un homme vient me demander une cigarette. Il me remercie bien 5 fois, comme si je lui avais fait sa journée avec cette simple clope. On s'assied. Il me parle directement des conditions de vie pour les pêcheurs de Nouakchott. Il m'apprend, comme j'avais déjà cru le comprendre, que la plupart des pêcheurs à Nouakchott ne sont pas des Mauritaniens, mais des Sénégalais saisonniers venus travailler ici. Il est arrivé à Nouakchott il y a un an, engagé par un Maure blanc, qui lui a même fait signer un contrat de travail, en bonne et due forme (...). Une fois ici, ils ont été payés régulièrement au début, puis plus rien. Il me dit qu'en 9 mois, il a reçu 30 000 ouguiyas pour son travail quotidien (+- 100 euros). Actuellement, pour s'en sortir, il aide les pêcheurs à hisser leur pirogue sur le sable, lorsqu'ils reviennent, en fin de journée. Pour quelques dizaines de ouguiyas par jour. Plein d'autres pêcheurs seraient dans le cas. Le Maure blanc en question est "avocat", me dit-il. Il part régulièrement chercher de la main-d'oeuvre au Sénégal, ramène en nombre des Sénégalais à Nouakchott, les exploite puis les abandonne à leur triste sort. Beaucoup continuent encore à travailler, étant en partie ou pas du tout payés, car ils n'ont pas le choix et espèrent recevoir un jour leur dû. Je lui demande idiotement pourquoi ils n'iraient pas se plaindre chez les policiers, ou pourquoi ils ne se révoltent pas, même si je connais la réponse qu'il me donne immédiatement: "Ca ne sert à rien, c'est un Maure blanc et il a des relations". Ils se retrouvent donc là à vivre comme des esclaves des temps modernes, victimes de ce trafic immonde.
Franchement, le type est tout ému en me parlant de ça. On le sent à bout. Il me montre l'horizon, droit devant. "Tu vois là, les pirogues, nous on veut juste foutre le camp. C'est l'enfer ici. Mais c'est pas possible, ils demandent 100'000 ou même 120'000 ouguiyas pour embarquer et filer vers les îles Canaries" (+- 300 euros). Malgré les contrôles, il me dit que beaucoup de pirogues partent encore en pleine nuit, depuis le port de Nouakchott ou ses environs, en espérant gagner les Canaries. Avec les échecs une fois là-bas, ou les fins tragiques que l'on connaît tous.
Il me dit que plein de Sénégalais passent travailler à Nouakchott, le temps d'y économiser une somme d'argent qui leur permettra de gagner, peut être, les Canaries ou le reste de l'Europe. Il avait déjà bossé trois ans à Nouakchott dans le passé puis, las de cette exploitation, était retourné au Sénégal. Mais il est retourné dans ce merdier (y a pas d'autre mot!) car il ne trouvait pas de travail au Sénégal.
Enfin voilà. J'avais besoin de mettre tout ça sur papier. Il est 1 heure du mat, je suis crevé. Du brûlant dans le cerveau. Demain, je file à Atar.
Je quitte Nouakchott à l'aube. A peine sortis de la ville, on se retrouve plongé en plein désert. Un goudron rectiligne qui trace à l'horizon au milieu des dunes. C'est tout. Le soleil se lève sur ces dunes de sables orangés, qui s'étendent à perte de vue comme des vagues immobiles.
Aujourd'hui, dans le taxi-brousse, on bat tous les records de remplissage. On se retrouve à 9 dans une petite Mercedes, importée d'Europe, en fin de parcours, comme toutes les autres, pour commencer une seconde vie, africaine cette fois. Une vignette automobile française de 1996 est encore apposée sur le pare-brise. 5 personnes devant: le chauffeur, un homme, moi, une femme et son bébé de deux ans. Et 4 sur la banquette arrière. Les bagages sont dans le coffre et sur le toit. Nous voilà partis pour 8 heures de routes entre les dunes et les déserts de rocailles, sous une chaleur à la limite du supportable.
Tous les 100 kilomètres +-, un barrage de flics ou de gendarmes. On se fait contrôler les papiers d'identité. Un flic se barre avec mon passeport dans sa cabane et ne revient pas. On attend.10 minutes, 15 minutes. Je commence à me poser des questions. Il revient et me le rend. Ouf! Sans doute n'y avait il pas trouvé d'anomalie sur laquelle il aurait pu sauter. En tout cas, oh vraiment, heureusement que j'ai été faire refaire ce cachet d'entrée sur mon visa! Certain que sans ça, je me serais attiré plein d'ennuis.
On arrive dans l'Adrar vers 13 heures, et à Atar vers 15 heures. Le paysage est splendide, une espèce de Gran Canyon en version ocre et noire. Immense. Atar, c'est aussi le fief de l'ancien dictateur déchu, Maouia Ould Sid Ahmed Taya. Rien à faire de spécial, à Atar. On est juste aux portes du désert, et Atar est le point de passage obligé pour se rendre à Chinguetti et Ouadane, les deux villes historiques du désert mauritanien. J'y resterai +- 1 semaine. Je pars demain pour Chinguetti. Le bout du monde est proche.
Il fait super chaud, c'est le plein soleil partout, et je me tape un bon rhume. Assez contradictoire mais voilà. Ca doit être le ventilateur dans ma case à Nouakchott, ou les courants d'air dans les taxi-brousses.
Atar... je m'attendais à une ville un peu plus grande ou légèrement plus développée... mais non. Le centre de la ville est ce qu'ils appellent "le point rond", une espèce de carrefour circulaire autour duquel se trouvent le marché, avec ses corps entiers de bêtes abattues et séchant en plein soleil, un bureau de change, quelques épiceries toujours aussi similaires et le tribunal de la ville. Une grande estrade et quelques marches, coiffée d'une immense tente bleue flottant au vent. C'est l'endroit aussi où se tiennent les discours publics, là où se rendait, notamment, l'ancien président pour y discourir lorsqu'il était de passage dans sa région natale.
En dehors de ce "point rond", on se perd dans les ruelles de la ville. De petites maisons, sans étages pour la plupart, faites de tas de grosses pierres brutes encimentées les unes aux autres, de banco ou parfois seulement, de briques. Toujours ces déchets plastiques abandonnés n'importe comment dans les rues.
En m'enfonçant un peu plus loin, je me retrouve dans un quartier exclusivement noir. Beaucoup sont, une fois de plus, des Sénégalais venus travailler ici. Quelques Guinéens aussi. Des ateliers automobiles, des ferrailleurs, toujours aussi rudimentaires et obscurs qu'à Nouakchott.
Le soleil se couche et je me retrouve dans un buibui, à l'arrière d'une petite cour. Je suis chez Hawa, une Guinéenne. Le petit resto où se retrouvent les jeunes du coin, pour quelques brochettes servies avec un peu de pain. Mes voisins de table sont de Kaédi, de la région du fleuve, ou Sénégalais. Peuls, pour la plupart. Etablis ici depuis + ou - longtemps, pour y trouver du travail. Juste dehors, la musique joue à tue-tête. Une pièce ouverte sur la rue est aménagée par les partisans de Ahmed Daddah. Ils sont assis par terre, sans parler, éclairés seulement pas un néon et quelques faibles ampoules.
Le soleil ne s'est pas encore totalement levé que je me retrouve dans le centre de Atar, histoire de voir si la ville serait peut être plus attrayante que l'image qu'elle avait la veille. Je rencontre Ahmed. Un jeune de +- mon âge. Il se rend "au bureau". Il est barbier coiffeur et m'invite dans son "bureau". Son salon de coiffure est d'un kitsch délicieux. Aux murs, des guirlandes qui clignotent, des coupures de magazines avec toute la collection de stars féminines occidentales au grand complet, et des posters proposant toutes les coupes possibles et imaginables pour hommes et femmes, african style. Des paquets de clopes vides, et de dentifrice pour fumeurs sont collés en série aux murs, des boîtes (vides) de rasoirs électriques traînent au sol... On boit le thé. Ahmed me demande combien je gagne en Europe, combien coûte mon appareil photo, le billet d'avion Europe-Afrique, toujours assez délicat vu le décalage qu'il existe entre ici et là-bas avec la valeur de l'argent. De sorte que j'en arrive à toujours tout diviser presque par 2, pas plus, histoire que ça reste crédible... Ahmed me demande comment venir en Europe, car il est persuadé que l'argent y tombe du ciel comme une manne céleste et inconditionnelle, etc... etc...
C'est dingue comment ils restent butés quand on tente de leur expliquer que les salaires sont peut être plus hauts chez nous, mais que la vie coûtant 10 fois plus cher, tout est à reconsidérer. Y a vraiment rien à leur dire. J'ai beau argumenter, à chaque fois, je parle à un mur, sourd et aveugle.
Mais en tant que jeune... s'imaginer toute sa vie dans une ville comme Nouakchott ou Atar... C'est purement logique de vouloir tenter d'autres horizons. Comme me le disait Ahmed, "y a rien ici en Mauritanie, y a pas d'argent, y a rien à faire, y a aucune facilité dans rien, nos dirigeants ne sont pas bons...". Même pour moi, qui me retrouve ici depuis quelques jours, et seulement le temps d'un bref passage, j'ai parfois l'impression de me retrouver dans un pays fantôme, abandonné, enclavé au milieu des sables, délavé et assommé par la soleil et la chaleur.
Au garage des taxis brousses, je croise un Australien de mon âge. Il descend sur Nouakchott. Il est ici depuis quelques jours. Un peu les mêmes premières impressions que moi sur le pays. Il a pris une année sabbatique. D'Australie, il est passé en Inde et au Pakistan, et descend maintenant tout le continent, du Maroc à l'Afrique du sud. Il a des contacts en Afrique du sud pour y travailler, une fois là-bas, et pour renflouer sa caisse. Si possible, il continuera encore un an en Amérique latine par la suite.
Atar-Chinguetti, 3 heures de route, passant d'abord entre les imposants massifs de l'Adrar, pour enchaîner ensuite en plein désert de sable. Chinguetti est l'une des villes historiques du désert en Mauritanie. Située sur la route des caravanes transsahariennes, elle fût fameuse pour son architecture, son commerce et son rayonnement culturel. Chinguetti fut même la septième ville sainte de l'Islam. La ville est classée au patrimoine mondial par l'Unesco.
Malgré les travaux de désensablage réalisés il y a quelques années, la ville se retrouve continuellement envahie par l'avancée du désert, poussant bon nombre de ses habitants à l'exode. On trouve un peu partout des maisons abandonnées, noyées dans les sables, qui ne laissent parfois dépasser que le dessus des portes ou le toit des anciennes habitations. La ville "historique" est située en haut de la dune, mais impossible désormais de distinguer les bâtiments "classés" des autres, puisque les habitants les ont occupés, puis ré-abandonnés, y habitent encore ou ont construit de nouvelles habitations de fortune entre ces bâtiments "historiques", qui ne sont désormais que des ruines misérables.
Le lever de soleil à Chinguetti est d'une pure magie. La ville endormie prend soudain des teintes d'incendie, ses ruelles restent désertes. De temps en temps, un enclos de chèvres ou un âne attaché au détour d'une ruelle laisse penser que la ville ne s'est pas définitivement éteinte. Aucun goudron bien sûr à Chinguetti. On avance continuellement dans le sable. On se faufilant dans les ruelles, on se retrouve soudain au niveau des toits de certaines anciennes habitations, désormais enfouies sous nos pas. Le sable a tout enseveli, quelques portes et fenêtres pointent ça et là, désespérément, au dessus de cette marée du désert, audacieuse et sans pitié. Une femme passe au loin. Son voile multicolore ondule avec le vent. Un homme me demande si je veux lui acheter un de ses pains qu'il transporte sur une planche, en équilibre sur sa tête. Il a la franchise de me dire que le pain qu'il vend est vieux de la veille. Quelques enfants sortent des maisons pour se rendre à l'école. Ils me saluent timidement et continuent leur route. Les Mauritaniens sont tellement plus réservés que les Maliens et Sénégalais. Quel contraste.
A Chinguetti, on entend presque rien, pas même en plein milieu de la journée, si ce n'est le bruit du vent, les beuglements de quelques chèvres ou le chant du coq, au petit matin. Aussi, campagne électorale oblige, les points de ralliement de Haidallah et de Ould Daddah, situés de part et d'autre de la ville, diffusent de la musique en continu, et des discours de propagande en hassanya vantant les mérites des candidats.
Chinguetti, ce sont aussi ces immenses dunes de sable partant à l'infini, à 360 degrés tout autour de la ville. Une véritable oasis perdue en plein désert. Le désert, avec tous ces moments uniques et intenses que peut ressentir chacun de ses visiteurs. Les longues ballades en solitaire à travers les sables, en s'orientant d'après le soleil. Ces sensations de complète liberté, d'intense introspection, de remise à neuf et de clarté de l'esprit, un peu à l'image de la pureté de ces dunes. Ici, on est au bout du monde. Après 15 minutes de marche hors de la ville, plus rien à l'horizon. Plus aucune trace humaine aux alentours. Juste soi, et l'éternité. Ses doutes, face à l'immensité.
Chaque visite dans le désert est un véritable sommet, renouvelé à chaque fois avec la même intensité. Etrange de constater comment un tel décor peut donner l'impression de pouvoir lever tous les obstacles, même les siens propres, de sentir comment un tel endroit semble demeurer en communion permanente avec quelque chose de supérieur. On pourrait presque croire que c'est dans un endroit comme celui-ci que se trouve la vérité. Ce sont ces longues heures de trotte à pieds, entre et au sommet des dunes.
Ces moments de plénitude de l'esprit, de rêverie et de paix, comme des repères indélébiles dans une existence. Ces moments rassurants, aussi, puisque l'on sait qu'on les retrouvera, inconditionnellement, lors d'un prochain passage dans un tel endroit, où que ce soit dans le monde et malgré ses propres changements.
Chinguetti est aussi célèbre pour ses bibliothèques. On compte 13 bibliothèques familiales à Chinguetti. Elles renferment des milliers de manuscrits calligraphiés, certains datant du 11ème siècle (...). Des extraits du Coran, de la grammaire arabe, des ouvrages scientifiques anciens... de véritables trésors du désert, disséminés à travers la ville, dans de petites maisons en banco solidement cadenassées.
Je me rends à la bibliothèque Moulay Chériv. Ahmed, le gardien des lieux, et le fils de Moulay Chériv. Il s'appelle donc Ahmed Ould Moulay Chériv puisque, en Mauritanie, on porte le nom de son père, précédé par "Ould" (fils de...). On le sent fier d'être l'hôte des visiteurs de passage dans la bibliothèque familiale. Les manuscrits sont conservés depuis des générations par cette même famille. Ahmed me fait visiter la maison. Sa bibliothèque possède des dizaines de manuscrits, entassés sur des étagères ou dans des cartons. Certains ont plus de 900 ans. On y trouve des ouvrages de poètes irakiens, des livres du soufisme du 15ème siècle en papier de Chine, des ouvrages de mathématiques, les 5 piliers de l'Islam et la grammaire d'Abou Abbas. Les plus anciens manuscrits sont en peau de gazelle et en peau de mouton, le papier n'ayant été utilisé qu'à partir du 15ème siècle.
On s'assied sur une immense peau de mouton et Ahmed ouvre quelques-uns des ouvrages. Délicatement. Avec des gants en coton, gris de poussières. Certains manuscrits ont été rongés par les termites mais ont été traités. Et voilà ces ouvrages de presque 1000 ans, déployés là sous mes yeux. Comme le dit Ahmed, à chaque fois qu'il referme un manuscrit "eh oui, nous sommes petits".
Un plan de sauvetage de l'UNESCO est toujours à l'étude (...). En attendant, les manuscrits sont conservés tant bien que mal avec les moyens locaux, dans la poussière et l'humidité. Dire que chez nous, ils se retrouveraient dans des vitrines sous haute surveillance! C'est incroyable que rien n'ait encore été concrètement fait pour préserver correctement ces trésors.
Je passe finalement tout le restant de la journée dans la bibliothèque. On boit le thé, on discute, les voisins se joignent à nous, on reprend le thé, on repart de plus belles dans d'autres discussions... on reprend encore un thé, et encore un autre...
Les nuits dans le désert sont fraîches et exceptionnellement claires. C'est même pas la pleine lune et on voit sans même avoir besoin d'une lampe de poche. The sky at night: fabulous! Vu que pas la moindre lumière ne brûle la nuit à Chinguetti pour entacher le spectacle, on peut contempler la voûte stellaire comme nulle part ailleurs. Aussi, à Chinguetti, pas d'électricité en journée. Deux générateurs tournent pour tout le village de 19 à 22 heures, et puis c'est tout. C'est le moment de se ruer vers l'une des deux seules prises de courant que possède le campement, pour recharger les appareils photos. Chinguetti, le bout du monde dans toute sa splendeur. Une halte mémorable sur la route des caravanes du passé.
Vendredi matin, 6h30, je suis sur la place du village. Il n'y a qu'une seule liaison par jour entre Chinguetti et Atar, alors, j'ai pas intérêt à la louper. D'autant plus que cette liaison dite "quotidienne" n'est pas assurée. On ne part que si on est minimum 7. Sinon... on attend le lendemain, peut être même le surlendemain. Les "taxi-brousses" sont ici des espèces de 4x4 avec un énorme coffre. J'ai de la chance. On se retrouve à 4 derrière, ils sont trois à l'avant et le coffre cache encore trois voyageurs. Tous des Maures blancs et une jeune fille noire, à côté de moi.
On crève un pneu en plein désert de rocaille. Tout le monde dehors. C'est l'un des passagers du coffre, un Noir, qui se retrouve à quatre pattes en train de faire le sale boulot, sous le regard attentif du chauffeur. Il place le trépied en creusant une cavité dans le sol, le long du pneu crevé, à l'aide d'un pic en métal. Le vent soulève tellement de poussières qu'il est obligé de s'emmitoufler le visage dans son chèche. Il n'arrive pas à déboulonner la roue. Bref, la galère. Personne ne l'aide. Je ne suis même pas certain qu'il connaisse le conducteur du véhicule. C'est comme si son rôle était défini: on s'est à peine arrêté que c'est lui qui s'est mis à l'ouvrage, sans que le conducteur ne lui demande quoi que ce soit. Or, au départ, il a payé sa place comme tous les autres, quoi que moins chère, puisqu'il prenait une des plus mauvaises places: assis dans le coffre sur les bagages et les bidons d'essence vides. Il continue à galérer tout seul et personne ne bronche. Je trouve ça insupportable. Même si j'y connais rien en bagnole, je lui donne un coup de main, on change la roue à deux et on la reboulonne. Les autres sont toujours sur le bord de la route, sans rien dire. C'est dingue! Il est tout sale le pauvre jeune. Je lui file un peu d'eau de ma bouteille pour qu'il se lave les mains et le visage. Je lui demande si ça va. Il me répond que oui, avec un grand sourire, puis il retourne à l'arrière de la jeep, sur les bagages. C'est par ailleurs le seul sourire que j'ai vu ou reçu pendant tout ce trajet jusque Atar.
Après deux heures de route, nous voilà à Atar, et j'enchaîne directement avec un autre taxi-brousse censé me mener jusqu'à Nouakchott. Ca me fera 650 kilomètres pour aujourd'hui, serré comme une sardine et assommé par la chaleur, mais on a vu pire. Le conducteur est sympa. Il parle bien français.
On cause pendant une bonne partie des 7 heures de voyage, même si par moments, je n'avais envie que d'une chose: pouvoir dormir un peu. Il m'apprend, entre autres, que la frontière avec le Sénégal sera fermée au jour des élections, et qu'il n'est pas exclu qu'elle le reste encore par après, ou qu'il soit difficile de quitter le pays, si des problèmes surviennent au jour du vote ou lors du dépouillement des urnes.
La route est longue. On est serré comme c'est pas possible. J'attrape des crampes monstrueuses aux fesses mais rien à faire, on ne sait pas bouger d'un centimètre! Je suis à l'arrière et, quelle chance, je me retrouve à côté d'un gros monsieur, de papa et de maman, accompagnés de leurs deux petites filles de 2 et 3 ans. A chaque fois qu'elles me regardent, elles prennent un air méfiant ou se mettent à pleurer en s'enfonçant dans les vêtements de leurs parents.
Le père m'explique que c'est car je ne porte pas de chèche sur le visage, et qu'elles sont habituées à voir des gens avec le visage couvert. Quelle impression bizarre. Se retrouver nez à nez avec deux gosses qui te regardent avec méfiance ou qui pleurent dès qu'ils te regardent, pendant 7 heures durant. Et rien à faire, avec le temps, elles étaient toujours aussi terrorisées. Je ne savais pas que j'avais l'air si terrifiant! Franchement, j'étais presque mal à la longue. J'aurais des gosses qui réagiraient comme ça à la vue d'un étranger, je ferais en sorte de les rassurer et que ça se passe bien, pour ne pas que cet étranger se sente mal à l'aise. Mais là, non, les parents ne faisaient rien. Madame se contentait de grignoter ses biscuits et monsieur regardait devant lui. Enfin bref...
On passe par Akjoujt vers 14 heures. Petite pause pipi et thé sous une grande khaima torride, plantée au bord du goudron. Sous la tente, une TV couleur, avec une émission du genre "Questions pour un champion" avec des participants ayant tous l'air d'Américains, mais doublée en arabe. La parabole est sur le toit de la boutique d'à côté. On est en plein désert de rocaille...
Vers 16 heures, la taxi quitte brusquement la route. Tout le monde sort. Le chauffeur me demande, en souriant "tu viens prier avec nous?". C'est l'heure de la prière... les passagers se lavent les mains et les pieds avec un jerricane d'eau sorti du coffre, et chacun se trouve une petite place, non loin de la voiture. Moi, je ne sais pas du tout quoi faire, alors je me grille une clope, un peu à l'écart quand même, pour ne pas adopter une attitude qui serait trop païenne par rapport à la leur.
Les Mauritaniens sont fort pratiquants. Ils n'hésitent pas à clamer haut et fort qu'un Musulman qui ne fait pas ses 5 prières quotidiennes n'est pas un bon Musulman. Ils dénigrent d'ailleurs à ce propos leurs frères égyptiens et tunisiens. Par contre, on m'a dit qu'en période de Ramadan, ils se montrent beaucoup plus coulants que dans d'autres pays, notamment bien plus larges que leurs voisins marocains. En période de Ramadan, en Mauritanie, on trouve des boutiques et restaurants ouverts en journée, certains fument aux vues de tout le monde etc... Ils répondent à ça que, de toute manière, l'homme est seul devant Dieu par rapport à ses actes. Entièrement d'accord mais, dès lors, pourquoi critiquer celui qui, par exemple, ne ferait pas ses cinq prières quotidiennes?
On se retrouve à Nouakchott vers 17 heures. A l'entrée de la ville, on se fait arrêter à 5 reprises par les gendarmes pour le contrôle des pièces d'identité. Les contrôles s'intensifient du fait des élections qui se tiennent dans moins de 48 heures.
J'ai quitté Nouakchott il y a presque une semaine, et on sent la différence. Les khaimas servant de point de ralliement pour les partisans de tel ou tel candidat semblent encore plus nombreuses et son beaucoup plus peuplées. Y a beaucoup plus de monde en rue.
Je me retrouve à la mosquée saoudienne. Le quartier était calme et aéré la semaine dernière. Là, il est rempli d'hommes au boubou bleu, la musique sort de partout, des attroupements se forment dans tous les coins. Y a de l'ambiance! Certains passent en klaxonnant comme ils le feraient lors d'une fête de mariage, en scandant le nom de tel ou tel candidat, leur voiture placardée d'affiches électorales. Les candidats qui sont le mieux représentés, en tout cas à Nouakchott, semblent d'évidence être Ahmed Ould.
Daddah et Khouna Ould Haidallah. Qui vivra verra...
Le taximan qui me mène au centre ville me confirme ce que m'avait annoncé le conducteur de Atar au sujet de la fermeture des frontières au jour des élections, et peut être même après.
Puis là, tout va très vite. Je me décide à quitter Nouakchott dès demain, histoire de ne pas rester bloqué ici indéfiniment. Je dois encore trouver un bureau de change ouvert, car on ne peut changer les ouguiyas hors du pays. Je retourne à mon ancienne auberge pour chercher une caisse d'affaires que j'y avais laissée. Sur le chemin du retour, avec ma caisse sous le bras, un flic m'accoste. Il me demande ce qu'elle contient. Des vêtements et des souvenirs. Il me demande, avec son faux sourire mesquin, si je n'ai pas un cadeau pour lui. Toujours délicat d'essayer de s'en tirer mais je fais l'idiot, comme à chaque fois que je me trouve dans une situation craignos. Je nie l'affaire. Je m'en sors, me forçant à lui faire le plus beau sourire artificiel du monde.
Je fais quelques pas, et on remet ça. Un autre flic m'arrête et me demande si ma caisse contient des téléphones portables. Je dis non. Je vois à sa tête qu'il hésite entre continuer à m'emmerder ou me laisser partir, mais ok, je peux disposer. Peut être qu'ils profitent de l'excitation ambiante pour se laisser aller avec moins de retenue à leurs pulsions primaires d'abus de pouvoir, mais quoi qu'il en soit, ils ne m'auront pas!
Je vois quelques jeeps de la mission d'observation électorale de l'Union européenne. Ils logent dans le nouveau et unique complexe un peu luxueux qui vient d'ouvrir en ville. Sinon, pas un étranger à l'horizon.
Mes sacs sont faits. Je pensais initialement, avant de retourner sur Nouakchott, prendre le train de marchandises de Choum à Zouerate, pour me rendre à Nouadhibou. Mais dans ce sens là, j'aurais embarqué en pleine nuit et serais arrivé à l'aube à Nouadhibou. Aucun intérêt pour le voyage en soi. Aussi, à Nouadhibou: rien à voir, rien faire pour quelqu'un de passage. Une ville apparemment encore plus fantomatique que Nouakchott. Donc voilà. Dommage que le sud mauritanien ne soit explorable qu'à condition d'avoir sa propre 4x4. Ca me laissera plus de temps au Sénégal. Je serai donc resté +- deux semaines en Mauritanie.
Driiiiing, il est 6 heures. Samedi 10 mars. Je file au garage des taxi-brousses pour Rosso, dans le quartier PK8, à 11 kilomètres du centre ville. Aucune difficulté à trouver un véhicule: le parking est bourré de monde. Plein de Mauritaniens, devant retourner au lieu de leur domicile pour le vote de demain, et de Sénégalais, désirant retourner chez eux.
Le véhicule est une fois de plus complètement déglingué. Le moteur tousse mais ne se lance pas. On doit pousser la voiture pour la faire démarrer. Quel contraste avec mes précédents trajets en Mauritanie: aujourd'hui, on trouve beaucoup de véhicules sur la route. Les barrages de flics sont comme toujours excessivement nombreux. Et toujours cette même impression de domination abusive de la part des forces de l'ordre. Il s'approche du véhicule, de sa mine sévère, on entend même plus une mouche voler. Il contrôle les papiers de chacun de son air de prince et autoritaire, puis on peut continuer. J'aime mon voisin rassurant qui, lors d'un contrôle, à l'arrivée du policier, me sort "surtout, ne bouge pas d'un poil". On en a de la chance, en Europe!
Le vent se lève, emporte le sable des dunes et plonge les paysages dans un léger brouillard. On entend le vent souffler violemment sur les parois du véhicule. Au loin, des dunes, des dunes et encore des dunes, garnies de temps en temps de quelques arbustes timides ou d'autres formes de légères végétations. On distingue au loin une case, un troupeau de chèvres ou un homme sur une charrette tirée par un âne. Mais quel spectacle! On se croirait dans un rêve. Le soleil s'est à peine levé mais tout paraît surexposé. Brumeux. Vaporeux. De gros nuages de poussières envahissent régulièrement le véhicule. On fonce sur ce goudron pendant 200 kilomètres, dans la même ambiance. Peut être un des passages des plus mystérieux et des plus inoubliables de mon voyage en Afrique jusqu'à présent. Ce genre de moments fascinants que l'on voudrait pouvoir vouer à l'éternité.
Aussi, j'ai tellement entendu parler de ces régions du sud de la Mauritanie. Toutes ces histoires qu'on m'a racontées reprennent soudainement vie en moi, je les revois comme un long film, ave leur décor véritable, là sous mes yeux. Ce serait intéressant de partir explorer le sud du pays en 4x4. Il doit s'y passer des choses là, dans ces brousses désertiques, isolées du monde et loin des regards attentifs (...). Ce sera pour la prochaine fois. Incha Allah.
Il est 11 heures, on arrive à Rosso. On m'a prévenu que ce passage de frontière serait assez particulier (...). Je ne sais pas trop à quoi m'attendre, c'étaient peut être des exagérations. Donc je ne pense à rien du tout. On verra bien. De toute manière, faut se jeter à l'eau, y a pas le choix!
Le taxi n'est même pas totalement arrêté que des hordes de gens nous encerclent. Des porteurs, changeurs de derniers ouguiyas ou je ne sais pas tout quoi, qui t'agrippent presque par les vêtements dès ta sortie de véhicule. Je prends mes sacs. C'est parti. Comme on m'a dit: "Rosso, passes y vite! Au plus vite, au mieux!". En effet, ça en a tout l'air... Je m'avance vers le poste de garde. Dans la foulée, un gars me change mes derniers ouguiyas à un taux de misère. Heureusement que j'avais prévu le coup et qu'il ne me restait plus que l'équivalent de 25 euros à liquider.
Une foule se presse devant une immense grille de fer. Les gens poussent, crient, un gars essaie de passer sans en avoir l'autorisation. D'autres le suivent. Ils se font pincer et un militaire les repousse en hurlant. Il claque la grille et ordonne à son subordonné de la cadenasser.
Pour calmer la foule, un policier frappe sur la porte avec une barre en bois. Mais quelle histoire! Moi je me retrouve là, avec mes deux sacs, pressé comme un citron, en essayant tant bien que mal de veiller à ce que personne n'ouvre une de mes tirettes. J'ai prévu le coup et je n'ai mis, tout au dessus de chaque poche, que des trucs sans valeur: des sacs plastiques, des chaussettes et caleçons sales, des paquets de clope, un essuie crade et en fin de vie, méritant d'ailleurs bien une bonne lessive... mais on ne sait jamais qu'ils arrivent en dessous!
La porte se rouvre et le flic laisse passer les gens comme ça. Par contre, moi, il attrape mon passeport et m'ordonne de l'attendre au poste de police un peu plus loin. La marée humaine s'engouffre entre les grilles. Sans me poser de questions, j'obéis.
Je ne le vois pas venir. Je ne le vois même plus. Oups... on va garder son calme. J'explique l'histoire au flic derrière l'espèce de comptoir là, mais il n'en a rien à faire.
Après 15 minutes, l'autre se ramène. Je dois le suivre. Il me fait attendre devant un bureau et revient, me disant que pour avoir le cachet de sortie du pays, il me faut payer une "taxe d'administration". Je sais éperdument bien que c'est n'importe quoi, on m'a clairement dit qu'il ne fallait rien payer, mais je crache l'argent. Sinon, il aurait eu bien trop facile à me faire ouvrir par exemple mes sacs et à chicaner sur mon matériel photo, mes babioles ramenées du Mali, sur ma déclaration de devises, de change, etc... Et hops, voilà 1000 ouguiyas dans la poche du flic mauritanien. Ca fait partie du jeu. Ca permet aussi de passer les différents caps sans devoir trop attendre à chaque fois. Un Sénégalais me dira qu'ils appellent ça aussi "la taxe de confort". Et effectivement, ayant donné l'argent, je peux filer, sans même à avoir eu à répondre de quoi que ce soit!
Je m'avance vers le fleuve Sénégal. Le Sénégal est de l'autre côté de la rive. Il me faut prendre une pirogue ou le bac pour traverser. Un type s'avance vers moi et me dit d'acheter le ticket. Je ne réfléchis pas. Je prends. En fait, je viens d'acheter un billet pour le bac, plus cher car pour ceux qui ont des voitures, mais peu importe, le bac, ça coule moins facilement! Et avec ce vent... ces pirogues planquées sur les berges n'ont d'ailleurs rien de très rassurant. Le bac doit encore arriver. J'attends.
En une fois, un groupe de gosses et de jeunes m'encerclent en me demandant de l'argent, des bics, des bonbons, du papier, en essayant de me vendre à boire, à manger, à fumer, en me proposant leurs services de porteurs, me demandant d'où je viens, où je vais, si je n'ai pas quelque chose à donner, à troquer, si je n'ai pas d'ouguiyas restant à changer... aaaaaah ça part dans tous les sens! Le tout, avec une telle proximité que je me doute qu'on va tenter de me faire les poches d'une seconde à l'autre. J'ai vraiment l'impression d'être un épouvantail picoré de toute part.
Le bac met encore une demi heure à arriver et je suis toujours autant sollicité. On m'avait prévenu que le passage à Rosso était un enfer. Et oui, je confirme à 100%.
Le bac s'approche de la rive. Il est plein à craquer. Rempli de voitures, de camions et de gens, les mains vides ou portant des seaux ou gros sacs sur leur tête comme s'ils allaient ou revenaient du marché. Un peu comme ceux qui sont de mon côté et qui vont passer avec moi au Sénégal. En fait ici, la plupart des Mauritaniens et Sénégalais passent sans aucun contrôle. Beaucoup vont faire leurs courses de part de d'autre du fleuve pendant la journée, et retournent chez eux par la suite.
Une vingtaine de policiers se pointent à l'arrivée du bac et barrent le passage. Vraiment impressionnant. Dommage que je n'ai pas pu tirer la photo, mais c'était vraiment ni l'endroit, ni le moment! Le bac est à l'arrêt et, avant même que la foule ne descende, les policiers montent à bord. Ils se ruent en premier vers les véhicules, interceptant quelques piétons au passage. En fait, officiellement, ils ne peuvent rien leur demander, si ce n'est le contrôle de leurs papiers, bien sûr. Mais ils font juste l'inverse: les papiers, ils s'en fichent, mais ils rackettent les gens avant même qu'ils n'aient le pied à terre! La course au bakchich. Bien sûr, ils vont trouver en premier les conducteurs de véhicules et les vendeurs portant de grosses marchandises, car ça rapporte mieux. Les femmes passent apparemment plus facilement. Mais quel spectacle! I-N-O-U-B-L-I-A-B-L-E! Un Sénégalais m'explique que ce racket est devenu systématique. Que les autorités mauritaniennes rackettent les Sénégalais entrant en Mauritanie, et que les Sénégalais font de même avec les Mauritaniens, de l'autre côté du fleuve.
A notre tour d'embarquer. Le bac est plein. Les remous du fleuve font remonter l'eau jusque sur la passerelle mais peu importe, on est parti! Mission accomplie à 50%.
Sur la rive sénégalaise... même cinéma. Une bande de policiers (ou gendarmes, je ne sais même pas!) nous accueillent. Certains passent comme ça. D'autres se font escorter par ces si bienveillants membres des forces de l'ordre avides de matabiches. Ici idem, je me vois demander 2000 francs cefa de taxe d'entrée au Sénégal (totalement injustifiée). Mais je les lâche. J'ai le cachet dans le passeport, c'est le principal. Un peu plus loin, c'est la douane. Ffffffft... c'est pas encore fini! Un policier m'aborde avant même que je ne sois dans la file pour la douane, et me dit carrément que si je veux la contourner, pour aller plus vite, c'est encore 2000 francs cefa. "Ok, prenez seulement". C'est incroyable. J'ai vraiment l'impression de ressembler à ce chameau que j'avais vu à Chinguetti et qui lâchait ses crottes tout en marchant. Ah vraiment, c'est tout ce que ça m'inspire! Un petit peu par ci, voilà un petit peu d'argent par là. Et on continue sa route après avoir semé... Bref, ça ne m'aura coûté que 10 euros toutes ces histoires. Et de toute manière, j'ai très bien compris que, dans le cas où je refuserais de payer, étant pourtant dans mon droit de le refuser, ils m'auraient soutiré de l'argent d'une autre manière, alors à quoi bon s'attirer des ennuis en sup!
Pour calmer l'atmosphère, une bagarre éclate. Un homme est jeté violemment à terre. Il vient de voler une boite de thé à un vendeur. Ils veulent appeler les flics mais un vieux intervient. Le type serait malade mental et ne se rendrait pas compte de ce qu'il fait. Il peut partir (...).
Je plonge dans un taxi-brousse pour Saint-Louis. Je m'apprête à pousser un grand "ouf!" quand je vois encore un autre barrage, de militaires cette fois, qui barre la route. Ils fouillent les sacs d'un véhicule. Mais heureusement, on est passé comme ça.
Je ne suis pas mécontent d'être de retour au Sénégal. Tout y est plus coloré et plus doux qu'en Mauritanie, au sens propre comme au sens figuré. Puis les gens semblent tellement plus ouverts. L'ambiance du pays est tout à fait autre.
J'arrive à Saint-Louis vers 15 heures. Je m'écroule sous les ventilateurs. Je me retrouve dans un petit resto à la table d'un Mauritanien. Un beïdane. On parle évidemment de son pays. Il me fait rire... (enfin "rire", c'est peut être pas le bon mot). Attend quoi, il vit au Sénégal, les Sénégalais l'accueillent et il n'arrête pas de me dire que les Sénégalais envahissent la Mauritanie, que ce sont des brigands, etc... Je le remet poliment à sa place car ça m'énerve. Non mais, il se prend pour qui le mec??! Je lui parle entre autres de ces centaines de Sénégalais du port de Nouakchott, qui se font promettre monts et merveilles par les Maures qui les font émigrer puis qui les abandonnent là-bas. Histoire de voir ce qu'il en pense... Il me confirme que ça existe mais que, aussi, beaucoup de Sénégalais repartent en cachette au pays en volant le matériel de pêche de leurs exploitants. Et là, sans le laisser paraître, j'applaudis en moi, des deux mains, des deux pieds même.
Sur ces entrefaites, un Sénégalais vient demander à mon voisin de table de lui changer 1000 francs cefa en petite monnaie. Il dit qu'il ne peut pas, mais l'autre lui répond: "mais oui, toi tu as de l'argent, tu tiens le cybercafé". C'est donc bien ça, monsieur a de l'argent, c'est "un patron", comme ils disent ici, et c'est sans doute pour ça qu'il se permet de tenir des propos pareils envers les gens qui l'accueillent, alors qu'il n'est lui-même même pas chez lui. Ahlala!