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Carnet de voyage
Afrique 2007, 3ème partie
Mauritanie
From: Pascal MANNAERTS
Sent: Thursday, March 01, 2007 6:42 PM
Subject: Yep je suis à Nouakchott!!
Coucou tout le monde! Et voilà, je suis à Nouakchott. J'ai quitté Bamako ce matin à 12 heures, on a fait escale à Dakar, puis arrivée à Nouakchott vers 16 heures. Une petite emmerde vite solutionnée au départ à Bamako car j'avais des objets d'art africain dans mon sac, sans permission, mais j'expliquerai comment on s'en sort ici en Afrique.
Sinon le vol s'est super bien passé, entre Dakar et Nouakchott, j'ai eu l'agréable surprise de me retrouver à côté d'un Nigérian qui faisait du business en Thaïlande, à Bangkok, au Pratunam market, je suppose que ça rappelle des souvenirs à certains. Super marrant le bonhomme, super intéressant, à me raconter tous ses déboires en Thaïlande, et à s'échanger nos souvenirs de là-bas et d'ailleurs car il bouge un peu partout en Asie, pour du business de vêtements... (Enfin, ce qu'il m'a dit en tout cas, we never know).
L'arrivée à Nouakchott, ok, mais wow, vous devriez voir Nouakchott, oh vraiment, on croirait une ville sortie de 10 années de guerre, tout est délabré, enfin je raconterai plus après. Allé big bizz, Internet est très bizarre ici, il n'ouvre que les pages à moitié mais j'espère que ça passera.
Pascal en plein centre de Tevragh Zeina, ça rappelle quelque chose à certains j'imagine.
From: Pascal MANNAERTS
Sent: Saturday, March 03, 2007 4:59 PM
Subject: Nouakchott...
Les derniers jours passés à Bamako étaient plutôt calmes. Histoire de se reposer un peu, de préparer le voyage en Mauritanie, en passant de bons moments chez Bocoum, à l'auberge Lafia. Mina et Tcheng, les deux Japonais que j'avais connus lors de mon arrivée au Mali, sont toujours là. Deux Américaines débarquent à l'auberge, venant de... Conakry. Elles y travaillent comme aides dans un dispensaire. Elles ont été obligées de quitter la Guinée, sur ordre de leur ambassade. Elles attendent à Bamako, le temps que la situation s'éclaircisse un peu là-bas, même s'il y a peu d'espoir. Le pays, pour la première fois, a été déclaré en état de siège par son président, Lansana Conté. Ils ont décrété le couvre feu, n'autorisant les gens à sortir de chez eux qu'entre 16 et 20 heures. Tous les étrangers ont été invités à quitter le pays, à moins d'y être indispensables. L'armée est partout. Fouilles domiciliaires, violences, vols, viols par les militaires, arrestations arbitraires sur simple dénonciation, c'est le chaos. Officiellement, un peu plus de 100 morts, mais elles ont entendu qu'en incluant les victimes, toujours principalement des jeunes, hors Conakry, leur nombre monterait à 4 ou 500. Et Lansana Conté reste persuadé qu'il est indispensable au pays, déclarant récemment encore "qu'il partirait le jour où la Guinée n'aura plus besoin de lui". Les militaires, et certains, bien en particulier, sont placés sur haute surveillance, car suspectés d'aller trahir le président de façon imminente. Ils sont ici persuadés qu'un coup d'état va se produire dans les prochains jours, et que telle sera l'unique solution au blocage actuel du pays. En attendant, ces deux infirmières se sont refugiées au Mali, et n'attendent qu'une chose: retourner là-bas. Elles me disent que plein de Guinéens ont déjà fui vers le Mali ou le Sénégal (...).
Sans transition, mais il fait chaud à Bamako. Trop chaud. Quand je pense que les gens osent se plaindre en Europe, pour des petites canicules de rien du tout et de maximum deux semaines par an! Ici, au milieu de la journée, la chaleur est intenable. De 13 à 15 heures d'ailleurs, la ville est beaucoup plus calme, le trafic diminue, il y a beaucoup moins de monde dans les rues. La sieste s'impose, pour ceux qui peuvent se le permettre du moins. C'est l'heure à laquelle on se retrouve scotché sur son matelas, en se réveillant vers 15 heures, trempé et d'une lourdeur incroyable, malgré les ventilos tournant à plein tube.
Avec Mina, la Japonaise, on a passé une après-midi à la maison des jeunes de Bamako. Un super endroit. L'occasion de rencontrer plein de jeunes de tous les âges, et de vraiment tous les styles.
J'ai aussi dû courir au musée national, au nord de la ville. J'ai pas pu résister à ces marchands de statuettes et de masques bambaras et dogons qu'on trouvait un peu partout à Mopti. Résultat: je me suis retrouvé avec près de 10 kilos d'objets. Marchandant "comme un vrai Boso", selon les vendeurs de Mopti. Les Bosos, c'est l'ethnie des commerçants pêcheurs, qui ont la réputation d'être les meilleurs en affaires. Je devais donc envoyer une partie par la poste, pour éviter notamment les droits de douane qu'ils ne manqueraient pas de me demander lors de mon passage en Mauritanie et au Sénégal. A la poste, on m'apprend que pour l'envoi de n'importe quel objet à connotation culturelle ou artistique (...), on doit obtenir la permission du musée national et d'archéologie. Aussi, leur payer 10% de ce qu'on a déjà payé pour ces objets. Bon ben, je file en taxi de bonne heure. Le tout est rapidement joué, mais la charmante responsable m'apprend, une fois la procédure terminée bien sûr, que cette obligation n'est valable que pour les toutes vieilles pièces valant des fortunes, et non pour les "copies" que l'on trouverait sur les marchés. Ce qui est d'ailleurs 100% logique, normal et légitime par ailleurs. Elle m'a dit elle-même
que, à la poste, ils sont un peu compliqués, mais qu'en exportant de tels objets dans mes bagages, cela ne pose absolument aucun problème. Enfin voilà, j'en poste une partie en bonne et due forme, l'autre, je l'emporte avec moi, histoire qu'il me reste quelque chose au cas où la poste malienne ne serait pas fiable.
Jeudi 1er mars, 10h30 a.m., je me pointe à l'aéroport de Bamako Sénou. Un petit aéroport, sans grand monde, juste quatre départs prévus pour aujourd'hui, un sur Paris, et 3 sur le continent africain. Mon vol sur Nouakchott fera escale à Dakar.
Il est 11 heures... le check in. Ne disposant pas de scanners, ils ouvrent les bagages destinés à la soute, un à un. Une armada de douaniers, tous bien charmants dans leur uniforme bleu électrique, est prête à l'attaque. Ca y est, c'est mon tour. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens que je vais m'attirer des emmerdes. Il me demande ce que j'ai dans mon grand lafuma. "Euh, des vêtements monsieur, et quelques souvenirs du pays". Comme par magie, mon douanier, sans même avoir ouvert mon sac mais ayant sans doute senti le fromage, m'invite à passer à l'extrémité du comptoir, bien à l'écart des autres. Pendant ce temps, un jeune discute fermement au sujet du contenu de ses bagages, je ne sais pas trop ce qui pose problème. C'est parti. La trousse de toilette est mes chaussettes sales, que j'avais placées tout au dessus pour les dissuader de fouiller davantage, sont bien vite mises sur le côté. On en arrive au trésor. En fait, c'était tellement prévisible que j'aurais presque pu parler à sa place. Monsieur le douanier me dit que je ne peux comme cela exporter des souvenirs, qu'il me faut payer une taxe d'exportation car ce sont des choses culturelles. Je lui rétorque que ce sont des cadeaux, que ça n'a aucune valeur marchande, et surtout... que j'ai vu madame Bintou, au musée, qui m'a confirmé qu'on peut exporter ces objets puisque ce ne sont pas des antiquités. Là, il semble tout surpris, que je lui donne le nom de cette femme, je ne sais pas s'il la connaît, mais peu importe. Du coup, il a déjà l'air moins entreprenant. Mais je le sens trop venir... il me dit, en faisant aussi le geste avec ses doigts, que je dois quand même lui payer un petit quelque chose. Il me le dit tout bas, pour soigneusement éviter que ces collègues ne soient au courant. Et moi, ça commence à m'énerver... Je lui répond qu'il n'en est pas question. De toute manière, je suis dans mon droit, j'en ai encore eu confirmation la veille par cette chère madame Bintou. Je demande à voir son chef. Tiens, par hasard, le chef n'est pas là. Puis, là, je me lance.
Ca passe, ou ça casse. "Ecoutez, monsieur, je sais que ça ne pose aucun problème, d'ailleurs, je connais monsieur Idrissa Mamadou Touré (nom inventé), le grand consul de l'ambassade du Mali en Belgique. C'est un bon ami à mon père, ils font du sport ensemble. Attendez, on va l'appeler, j'ai son numéro si vous voulez, il m'a dit que je pouvais l'appeler n'importe quand, si j'avais un problème au Mali". Et là, c'était réglé. Je remballe tout, et mon sac passe au comptoir de Air Mauritanie. J'en revenais pas. Et d'où cette idée? Eh bien quand j'étais en transit à Casablanca, à l'aller, j'avais rencontré un français d'origine sénégalaise, qui m'avait mis en garde contre les abus de ces représentants des autorités qui essaient de se faire de l'argent sous n'importe quel prétexte. Lui, ayant eu le cas à Rosso, car son passeport français n'était soi-disant pas en règle, et se voyant demander une somme folle pour le récupérer car on l'avait confisqué, avait menacé d'appeler un supérieur dont il connaissait le nom. Et on lui avait rendu le passeport. Comme quoi, sorry, mais à force de se faire baratiner, on en devient soi-même bon baratineur. Peut être même pire encore. Jouer ce jeu, puisque telle semble être la règle ici. Non mais! Heureusement quand même que "Idrissa Mamadou Touré", ça paraissait crédible!
Un dernier petit stress avant le décollage. Je lis que le vaccin pour la fièvre jaune est obligatoire pour entrer en Mauritanie. De mémoire, je ne sais plus si je suis en ordre avec la fièvre jaune. Aaaah, je n'avais pas lu ça avant. Je bondis sur mon passeport et sur le carnet de vaccination qui y est agrafé et m..., je ne vois mentionné dans la liste que le vaccin contre la fièvre typhoïde que j'avais fait en partant au Pérou. Je fouine dans ce carnet en long et en large, rien. Je cherche encore et... l'agrafe du carnet au passeport prend la page 1 et 3 du carnet, ce que je n'avais pas vu. Et sur la page 2, le vaccin fièvre jaune est mentionné. Ouf, on ne me rapatriera donc pas à Bamako...
On doit reconnaître les sacs sur le tarmac de l'aéroport, puis partir à pieds vers l'avion. Quelle sensation de liberté, tout à coup, sur ces immenses pistes avec ces monstres volants aux pieds desquels on se sent si petit. La foule s'engouffre dans l'appareil. J'aperçois quelques Maures blancs, vêtus de leur longue tunique blanche gonflée par le vent. Je suis vraiment content de me rendre en Mauritanie, histoire de voir de mes propres yeux à quoi ressemble ce pays dont on m'a tant parlé.
Les stewards saluent les passagers du classique "salamalekum". "Mismillah Rahmane Rahim", la vidéo expliquant les consignes en vol est lancée. Les hôtesses portent le voile. Le vol jusque Dakar se passe super bien, hormis ce transit de 1h30 sans pouvoir sortir de l'avion, le temps que les passagers montant à Dakar pour repartir sur Nouakchott ne le remplissent. Un jeune s'assied à côté de moi. J'oubliais de dire, sur les vols africains, apparemment, on s'assied où l'on veut. Ma place était rangée 8 et je me suis retrouvé à l'arrière de l'appareil, près des toilettes. Avant le décollage de Bamako, une femme était allongée et occupait toute la rangée 8. Sans doute était elle fatiguée.
Mon voisin est Nigérian et vit... en Thaïlande. Il parle super bien anglais. Je lui demande ce qu'il fait en Thaïlande et il m'annonce... qu'il vend des vêtements au Pratunam market de Bangkok! C'est pas vrai!? Le Pratunam market, c'est le géant marché de fringues de la capitale thaïlandaise, fréquenté principalement par les jeunes, avec toutes les contrefaçons possibles et imaginables, mais surtout, avec tous ces modèles de jeunes créateurs qui, désireux de se faire un peu de sous, vendent leurs créations à des prix super intéressants. Un super endroit si vous passez à Bangkok!
Il vit à Bangkok depuis 11 ans. Il a d'abord fait du "underground business", sans m'en expliquer davantage, puis s'est lancé dans le commerce de vêtements. Il me raconte ses déboires avec les Thaïlandais (et les Thaïlandaises, notamment), les difficultés que connaissent les Africains voulant faire des affaires là-bas, car selon lui, bien moins considérés que ce qu'il appelle globalement les "white people", m'évoque ses souvenirs de full moon parties dans la baie de Koh Phan Gan etc... Il se rend à Nouakchott chez un ami, pour essayer de lancer une affaire entre la Thaïlande et la Mauritanie. Hier, il était dans un club à Dakar et se sent un peu dégoûté car à Dakar, une fille "coûte 15 000 CEFA, alors qu'en Thaïlande ou au Nigeria, c'est bien moins cher" (...). Le vol passe à toute allure et nous voilà en descente vers Nouakchott. "Mesdames et messieurs, veuillez attacher vos ceintures, nous allons atterrir dans quelques minutes".
Je suis pressé d'y être, en Mauritanie. J'ai l'impression de, quelque part, affectionner ce pays, même si je n'y ai jamais mis les pieds. Et c'est sans doute normal, après avoir passé près de trois ans à traiter les dossiers d'asile mauritaniens.
Vu d'en haut, Nouakchott ressemble à un immense campement, mais en dur, perdu au milieu des sables. L'atterrissage est spectaculaire. On quitte l'océan et on atterrit presque à ras des maisons, l'aéroport n'étant qu'à 2 kilomètres du centre ville. Surprenant contraste entre cette ville de Nouakchott semblant émerger des sables, et l'océan, qui n'est qu'à un ou deux kilomètres.
Sur le tarmac, la lumière est presque irréelle. Tout est trop clair. Des immenses étendues de sable, sans le moindre relief, à perte de vue, blanchies et aveuglantes sous le soleil.
L'aéroport de Nouakchott est minuscule, encore plus petit que celui de Bamako. Juste deux tapis pour les bagages, aujourd'hui en panne. Un hall avec 2-3 épiceries et un bureau de change, fermé. Juste quelques rôdeurs qui essaient de te changer quelques ouguiyas en douce, même si tout le monde sait pourquoi ils traînent dans le coin.
Les officiers de l'immigration sont beïdanes. Les porteurs de bagages sont Noirs. J'attend mon sac et un type me fait signe depuis derrière la vitre avec insistance, comme s'il me connaissait (...). J'ai le réflexe de me demander si on ne se serait pas croisé à Bruxelles, au boulot par exemple, mais son visage ne me dit rien. Il voulait juste me proposer de loger à l'hôtel Halima, à 100 euros la nuit. Je lui ai répondu que c'était un peu trop cher.
Et quid si je croisais ici un Mauritanien dont j'aurais eu à traiter un dossier et qui n'aurait pas obtenu son statut? Je me suis évidemment posé la question mais bon voilà, on verra. De toute manière, à Bruxelles, ça s'est toujours bien passé, que ce soit dans le tram, le métro, à la superette ou au défilé du 21 juillet... Ils savent que je dois faire mon boulot et en général, les auditions se passent toujours bien, donc je ne crains pas cette éventualité. Même si, évidemment, on ne sait jamais sur qui je pourrais tomber. Je saute dans un de ces taxis vert et jeune, une vieille carcasse complètement défoncée, dont la porte s'ouvre subitement au premier virage... Heureusement que je l'ai rattrapée à temps pour ne pas laisser exploser la charnière. On file vers le centre ville. Wow, vous devriez voir Nouakchott... on dirait une ville sortie tout droit d'années de guerre. Tout est délabré, sale, avec juste quelques goudrons, quelques commerces obscurs et ateliers automobiles, ou autres, à l'allure presque insalubre. Je pensais qu'on était encore en banlieue, m'attendant à trouver des quartiers un peu moins marqués par le temps et le manque de, mais le taxi s'arrête. Nous voilà à l'auberge Menata, en plein centre de Tevragh Zeina, un des quartiers du centre de Nouakchott.
L'accueil à l'auberge Menata est vraiment chouette. Le personnel est tant beïdane que noir. On boit le thé au coucher du soleil, dans la grande khaïma plantée au milieu de la cour. On sent ici directement cette petite touche arabisée, que je n'avais naturellement pas encore trouvée au Mali ou au Sénégal. Et c'est vrai que les Arabes ont toujours cette finesse et ce raffinement qui leur est propre. Aussi, j'ai toujours trouvé que les Mauritaniens avaient une grâce toute particulière.
La nuit tombe. Je suis crevé et je n'arrive pas à dormir. Je pense à plein de trucs. Je suis en même temps encore trop excité d'être enfin ici. Aussi, la musique des jeunes du quartier, qui tourne à plein tube avec des morceaux pop et R&B quelques peu périmés, n'est pas là pour faciliter le sommeil. Pendant presque trois ans, j'ai traité les dossiers des demandeurs d'asile mauritaniens. Trois années à écouter des récits sur ce pays, à écouter parler de Nouakchott, de la région du fleuve, de tel ou tel endroit en particulier, de la société mauritanienne et bien évidemment, du régime en place. Naturellement, me retrouver ici, ça me fait quelque chose de particulier. Je suis encore plus curieux de découvrir ce pays, encore plus que n'importe quel autre peut être.
La Mauritanie est une forme de synthèse, mais loin d'être parfaite, entre le Maghreb et l'Afrique noire. La population, encore fortement ancrée dans l'appartenance tribale, se répartit en parts égales entre les Arabo-Berbères et les négro-Africains. Au sein des populations noires, on trouve des harratines (les Noirs arabisés, des Peuls, des Wolofs, Soninkés et Toucouleurs). Ici, le salaire mensuel minimum n'excède pas l'équivalent de
40 euros, et près de la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. En 1984, Maaouya Ould Sid Ahmed Taya prend le pouvoir par la force. Il y restera jusqu'en 2005, restreignant au maximum toute forme de liberté, cultivant le racisme à l'encontre des populations noires, coopérant de manière bien docile avec les Etats-Unis dans la lutte contre le terrorisme, intérêts économiques obligent. En 1989, c'est le massacre ou le renvoi au Sénégal et au Mali des populations noires, considérées comme non -mauritaniennes. Des centaines de morts, principalement à Nouakchott. Depuis, les blessures cicatrisent, mais le racisme sévit encore, dans sa forme la plus dure et la plus primaire au sein de la population, confortée par le pouvoir en place jusqu'en 2005. L'ancien dictateur tombe en août 2005 par un coup d'état. Depuis, le pays est en transition, censée mener vers une démocratie, tant attendue. La clôture de cette transition est prévue pour le 11 mars 2007, dans quelques jours donc, avec la tenue d'élections démocratiques. Les premières depuis plus de 20 ans.
Il est 6 heures, je me lève avant le soleil, comme à chaque fois que je découvre une ville. La meilleure façon est de commencer par se réveiller avec elle. Le muezzin appelle à la prière. Le soleil se lève vers 7 heures.
Je loge en plein centre de Tevragh Zeina, le quartier central de Nouakchott qui, malgré son titre de capitale et ses 850 000 habitants, n'est vraiment pas si grande que ça.
Seuls les grands axes sont goudronnés, le reste n'est que pistes, faites de sable principalement. Je trotte dans le centre ville et les rues sont encore presque désertes. Juste ces quelques chèvres qui se prélassent devant le magasin de Nouakchott télécom. Toutes les boutiques sont encore fermées de leurs ternes rideaux de fer cadenassés. Les deux minarets de la grande mosquée saoudienne pointent à quelques blocs d'ici. Ils servent de repère à toute la ville, car la "Saoudia", comme ils disent, est le plus haut édifice de Nouakchott. Le reste des bâtiments ne comporte qu'un rez-de-chaussée, ou maximum un étage. On en trouve que trois ou quatre immeubles à bureaux qui en comptent peut-être 5. Et c'est tout. Partout, en ville, on trouve des affiches électorales. Je trouve placardées sur les façades des maisons, sur des panneaux publicitaires, sur des bornes d'électricité, sur les voitures, tous ces noms et ces visages familiers de leaders politiques mauritaniens, jadis dans l'opposition et sans droit de parole, et qui vont, aujourd'hui peut être, enfin pouvoir se faire une place. Ahmed Ould Daddah trône sur une immense affiche prenant toute la façade des maisons. Haidallah, Ould Zeidane, Mohamed Ould Maouloud, Messoud Ould Boulkheir, Ould Hannena, et d'autres nouveaux... tous sont au rendez-vous et affichés un peu partout. Je tire quelques photos, mais je ne me sens pas très à l'aise. Une femme klaxonne en me faisant "non" de la main. , alors que je photographiais ce boulevard, pourtant sans intérêt. Bref, je remets ça à plus tard. J'entre dans la "pâtisserie des princes" qui n'a, par ailleurs, absolument rien de royal, pour un café et deux pâtisseries fraîchement sorties du four. Quelques tables sont disposées dans le fond, éclairées par les premiers rayons du soleil. Je suis le premier client. Le serveur est noir. Un Maure blanc entre, dans son grand boubou bleu ciel, et s'assied à la table d'à côté. Il n'a encore rien commandé et me demande quand je suis arrivé à Nouakchott, comment je trouve le pays, etc...
Et là, il se me à parler en arabe au caissier, mais vraiment, comme on parlerait à un chien.
Apparemment, il lui demande de nettoyer sa table qui n'est pas assez propre à son goût, alors qu'en plus, je ne lui vois rien d'anormal. Le petit caissier résigné s'exécute. Il lui commande je sais pas quoi en arabe, et toujours sur le même ton. Moi, ça m'insupporte. Voilà mes premières heures en Mauritanie. Le serveur lui apporte son café et son pain. Pas un merci, pas un regard. Puis, il continue à me parler. Du coup, moi, il ne m'intéresse plus. Ce genre de trucs qui m'énervent et avec lesquels j'ai même pas envie de dealer. Comme dans la vie de tous les jours, y a de ces attitudes, de ces paroles ou de ces opinions que peuvent avoir certaines personnes, et qui font que, pour moi, elles se retrouvent immédiatement et définitivement classées. Puis j'ai pitié de ce brave bonhomme, là. Incapable de faire semblant, je fais comprendre à cet homme que j'ai envie de manger en paix. Je redemande un café au serveur et hops, j'enchaîne la conversation avec lui, sans prêter la moindre attention à mon voisin de table. Je ne sais pas pourquoi il avait agi comme ça. Etait-ce un comportement simplement habituel, ou un moyen se mettre lui, en valeur, devant un étranger qui n'en a pourtant rien à faire, comme savent aussi parfois le faire les Indiens upper class? Je n'en sais rien, et je m'en fous.
On passe un chouette moment avec le serveur qui s'appelle Amadou. Je crois que j'ai un peu vexé l'autre, mais c'est pas grave. C'est même bien fait pour sa pomme!
Je file vers le marché Capitale, le plus grand marché de Nouakchott. D'après le plan, j'y suis. Je demande à quelqu'un, et c'est bien correct. Mais où est ce marché? Je me trouve au milieu d'une immense place, évoquant l'image d'un terrain vague, peuplée de détritus en tout genre et amoncelés par endroits. Des morceaux de ferraille et des bisons d'essence cabossés et touillés sont entassés un peu plus loin. C'est tout ce que je vois. Sur la gauche, une façade, avec une quarantaine d'échoppes réparties entre le rez-de-chaussée et le premier étage. C'est tout. Voilà le grand marché de Nouakchott. En me baladant, je crois être tombé dans un cimetière de voitures. Mais non, c'est la gare des taxis. Ils sont déglingués, cabossés, défoncés, mais ils roulent apparemment encore. Censés être vert et jaune, on doit, pour certains, chercher les quelques bribes de couleurs qui leur restent.
La place du marché réservée aux taxis sert aussi de toilette publique. En me faufilant entre les vieilles carcasses, je tombe sur l'un ou l'autre homme accroupi, à uriner en se cachant dans son boubou.
Les maisons du centre ville sont délabrées, les plastiques et détritus de tout genre sont partout, les quelques goudrons existant ne parviennent pas à rivaliser avec toutes ces autres rues de sable, les véhicules défoncés klaxonnent sur les charrettes tirées par des ânes qui n'avancent pas assez vite, les rues sans trafic donnent véritablement l'impression d'être laissées à l'abandon avec toutes ces ordures qui les tapissent.
Je me retrouve face à la mosquée marocaine, noyée entre les maisons. Son minaret donne un peu de fraîcheur au quartier. Un homme me fait signe. Je m'assieds. Il est Sénégalais et a rendez-vous dans une heure avec un employeur, un beïdane. Il est originaire de Kaolak. Il a 40 ans. Etant jeune, il a fait une maîtrise en économie mais n'a jamais su véritablement l'exploiter. Il est déjà venu travailler à Nouakchott dans le passé. Je lui demande s'il est plus facile de trouver du travail ici qu'au Sénégal, il me répond que non. Il me dit juste que, n'ayant pas de possibilité de trouver un emploi digne de ce nom chez lui, il vient chercher du travail ici à Nouakchott, pour garder sa fierté. En restant à Kaolak, il serait contraint d'exécuter des petits boulots manuels, rudes et mal payés, et s'en sentirait déshonoré vis-à-vis de sa famille ou de ses proches. Il vient ici à Nouakchott loin des regards, pour essayer de gagner sa vie. Il me dit que certains Maures blancs sont de mauvais payeurs, surtout quand leurs employés sont Noirs, mais l'homme avec qui il a rendez-vous aurait bonne réputation.
On sent aussi un fort sentiment anti-français en Mauritanie. Ils me prennent toujours a priori pour un Français puis, quand je leur annonce que je suis belge, c'est comme si je remontais dans leur estime. Il me dit que la politique sarkozienne a complètement terni l'image de la France ici en Afrique. A plusieurs reprises encore, disant que je suis belge et non français, j'entendrai "ah, tu es de Belgique, c'est bien, car la France, c'est pas bon".
Observer la foule en rue est aussi intéressant. On trouve souvent, dans les ateliers ou magasins en gros, le patron beïdane derrière la caisse, et ses exécutants noirs à l'ouvrage. Les bagnoles convenables sont en général conduites par des Maures blancs, soigneusement vêtus. Les vendeurs ambulants des rues sont, pour la plupart, noirs, les commerçants beïdanes ayant leur propre commerce fixe. Les beïdanes contrastent aussi de par leur mine plutôt sérieuse, voire même stricte, alors qu'on reçoit beaucoup plus facilement un sourire de la part d'une personne de peau noire. Les mendiants en rue sont noirs, je n'ai vu absolument aucun beïdane mendier.
Aussi, on se fait ici beaucoup moins solliciter en rue qu'au Mali ou au Sénégal, pour ne pas dire qu'on ne se fait pas solliciter du tout, si ce n'est que pour changer de l'argent dans le marché Capitale. Les gens sont en général beaucoup plus réservés. On sent une certaine tension, pression dans l'air. Peut être est-ce aussi lié aux élections toutes proches. Pour les photos, c'est hyper difficile. A défaut d'essayer de prendre de "bonnes photos", je me contente de prendre "des photos". Des photos de la ville, et pas des gens, ça semble presque exclu ici à Nouakchott. Franchement, je suis curieux d'en discuter avec des personnes qui se seraient rendues ici, mais j'essaie vraiment de raconter ce que je vois, le plus fidèlement possible, et sans tomber dans la prise de parti pour l'un ou pour l'autre. Parmi les flics et militaires, fort présents en rue, par contre, on doit compter +- autant de "Blancs" que de "Noirs".
Il est 11 heures, et la chaleur commence à monter. Je repasse à l'auberge et je repars sans trop traîner. Direction: l'aéroport. Eh oui, j'ai vu hier soir que le cachet qu'ils m'ont apposé sur mon visa n'est pas bien passé. On y lit que je suis arrivé le "0 mars 2007". Il manque le "1". Alors, vu que je quitterai la Mauritanie, Incha Allah, par voie terrestre, via Rosso, et vu que j'ai entendu de toute part que ce passage de frontière est un véritable enfer de par les manigances des policiers et autres qui rackettent pour tout et n'importe quoi, j'ai pas envie de leur donner cette première chance de pouvoir m'emmerder en temps voulu. En plus, c'est l'occasion de se faufiler dans le quartier du Ksar, au nord de la ville. Le nord de la ville est tout aussi terne et monotone que le reste. Peut être quand même un peu moins pauvre et moins sale que le centre ville à proprement parler.
On ne trouve presque personne en rue. Les goudrons sont interminables et se ressemblent tous. Rien, mais absolument rien n'est là pour marquer l'attention et pour aider à différencier telle ou telle partie de Nouakchott.
Tout se ressemble. Nouakchott m'évoque une image de ville fantôme. Comme abandonnée. Je passe devant le ministère des finances, devant l'état major, bien gardé par des militaires armés jusqu'aux dents. Après une heure trente de ballade, aussi torride que monotone dans les rues solitaires du Ksar, je me retrouve à l'aéroport. J'explique mon cas au militaire qui, de son air suspicieux, m'escorte jusqu'à l'arrivée des avions. Il chipote pour essayer de faire fonctionner le cachet pendant quelques longues minutes, et le tour est joué. Voilà une bonne chose de faite.
Sur le chemin du retour, je tombe sur une première khaïma dressée au bord de la route. Un homme y sommeille au milieu de banderoles à l'effigie de Ould Maouloud. J'en trouve encore une autre plus loin, c'est un des lieux de réunion des partisans de Ahmed Ould Daddah. Les khaïmas sont vides à cette heure du jour. Ils se réunissent apparemment le soir, m'annonce le jeune Peul qui fait office de gardien et qui m'accorde une petite photo. J'en trouve encore plein d'autres, disséminées un peu partout en ville. Sous la tente, des hommes endormis à cette heure du jour, se reposant sans doute pour les meetings de la soirée, malgré ce vent chaud et la musique qui tourne en permanence sous ces chapiteaux nomades.
Le soleil se couche et je tombe dans un buibui à kebab, tenu par deux jeunes Peuls, Ablaye et Aliou. Dans la stéréo, on égorge cette pauvre Céline Dion, qui hurle à la mort, "pour que l'on l'aime encore". Ca me fait sourire d'entendre ce grand Black barbu m'annoncer qu'il adore la chanteuse, car elle le fait rêver. On passe un bon moment ensemble et on en vient à parler des élections. J'avance prudemment dans la discussion, car je ne les sens pas très à l'aise. On est pourtant au fond du buibui, personne ne pourrait nous entendre, en plus avec la musique, mais ils regardent régulièrement vers la rue pour vérifier que ne s'y trouvent pas d'oreilles trop attentives. Après un moment, ils se lâchent. Ils sont surpris d'entendre que je suis au courant du racisme profond existant en Mauritanie, des massacres de 89, des méfaits de l'ancien président, etc... Sans que je leur dise quoi que ce soit à propos de mes activités à Bruxelles, ils commencent à me raconter toutes ces choses qu'on a l'habitude t'entendre sur le pays. Familles exilées, discriminations, harcèlement et racket par les policiers, la réalité et le sentiment permanent d'être, en tant que noir, sous considéré, etc...
Ils mettent tous leurs espoirs dans les nouvelles élections et me disent que, de toute manière, c'est comme ça, c'est que Dieu l'a voulu ainsi (...) (...) (...). Encore une petite précision, dans la série des 17 candidats dont j'ai pu voir les affiches placardées en ville, tous sont Maures blancs sauf Messoud Ould Boulkheir, un harratine (...).
From: Pascal MANNAERTS
Sent: Sunday, March 04, 2007 12:36 PM
Subject: NKTT calling
Allo allo, juste pour dire que je suis toujours à Nouakchott et que je quitte demain pour Atar, au nord, 8 heures de taxi brousse caliente, ça promet. Puis, de là, je file à Chinguetti et Ouadane dans le Sahara, je ne sais pas comment, soit en taxi-brousse ou en jeep, no Internet peut-être, donc si pas de nouvelles avant quelques jours, no stress.
From: Pascal MANNAERTS
Sent: Monday, March 05, 2007 4:46 PM
Subject: Allo de Atar
Hello je suis à Atar avec filles super foireux, je laisse tomber l'idée d'écrire long message, c'est trop la galère. Tout ok. Demain, je pars à Chinguetti et Ouadane, maybe no news avant une semaine, à moins que je trouve Internet là, mais ça m'étonnerait. Mais tout est okok, no stress.
From: Pascal MANNAERTS
Sent: Friday, March 09, 2007 8:43 PM
Subject: de retour à Nouakchott
Allo allo, je suis de retour à Nouakchott. Demain, je descends vers le Sénégal via Rosso, je serai normalement le soir à Saint-Louis, au Sénégal, j'ai passé une petite semaine à Atar et Chinguetti, j'écrirai un long message du Sénégal.
10 jours en Mauritanie, ça suffit, j'ai vu le désert, Atar et la capitale, un peu déçu quand même, mais bon, au moins, je l'aurai vu! Et puis comme ça je pars avant les élections car peut-être que blocages ou excitations après les élections de dimanche.
Pour information consultez le site:
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