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Carnet de voyage
Voyager autrement à la Gomera
Espagne

Traverser les 30 km qui séparent Tenerife de l'île de la Gomera, peu de personnes le font: 15 000 par an, à peu près, sur les 2 millions de touristes qui visitent chaque année la voisine canarienne... Et pourtant, c'est de là que Christophe Colomb est parti à la conquête de l'Amérique!

Introduction
Avec deux amis, nous avons eu envie de voyager autrement. Adeptes de la randonnée, ils nous ont entraînés sur les pentes de La Gomera, une île des Canaries moins fréquentée que ses grandes sœurs. Nous allons pratiquer le "tourisme rural" sur les pentes et dans le Parc National de Garajonay, un site inscrit par l'Unesco au Patrimoine mondial de l'Humanité.
Nous avons pris le ferry, qui effectue trois fois par jour l'aller et retour entre Los Cristianos de Tenerife et San Sebastian de la Gomera. Deux coups de sirène à l'arrivée dans le port, et c'est parti pour 8 jours de randonnée, de souvenirs, d'efforts, de fatigue, de râlages et de fous rires sur les pentes Gomeranes...

Avec sa superficie de 369 km2 et des 25 km de diamètre, l'île est la plus petite de l'archipel après celle de Hierro, mais on dit que c'est la plus exotique!
Vue du ciel, la Gomera ressemble à un entonnoir renversé... Elle y ressemble aussi vu d'en bas, comment dire: "à hauteur de pieds"?
En effet, du sommet central, l'Alto de Garajonay, qui culmine à 1 487 m, le terrain dégringole par des routes sinueuses, des sentiers et des chemins muletiers vers la mer, découpé en "côtes de melon" par plus ou moins trente six ravins ou canyons, les Barrancos, en pentes souvent abruptes, ce qui nous promet bien du plaisir...

Le vivre et le couvert
Nous avons pris un hébergement dans un gîte rural, en bordure de mer, dont les propriétaires seront nos guides, toute la semaine, pour nous offrir leurs connaissances sur le patrimoine de l'île: histoire, légendes, flore et faune spécifiques aux Canaries. Le soir, au retour de randonnées "en étoile", la grande terrasse de notre havre nous offre une vue magnifique sur la vallée couverte de bananiers et l'océan Atlantique.
En pratique, chaque jour, un minibus nous conduit au point de départ et vient nous reprendre au point d'arrivée.
Il ne suffit pas, alors, de se laisser glisser du haut de l'entonnoir vers le bas... Non! Nous jouerons, le plus souvent, à "saute-barranco", c'est-à-dire que nous passerons plusieurs heures à monter et/ou descendre alternativement d'un point à un autre, en cumulant ainsi les dénivelés positifs et négatifs jusqu'à la fin du chemin, qui aura souvent coïncidé, au moins au début, avec l'épuisement des troupes...
Une des divinités tutélaires de notre séjour est Mari, la cuisinière. Lors de délicieux repas, elle sait nous faire apprécier la gastronomie gomérane. En effet ces Îles ont une production locale importante. Outre les célèbres tomates des Canaries, on y cultive bananes, naines ou rouges, figues, avocats, pastèques, melons, raisin, pommes, poires, goyaves, mangues, ananas...
Le climat privilégié des Îles Fortunées, comme on les appelait dans l'Antiquité, et leur emplacement entre l'Europe, l'Afrique et l'Amérique a donné naissance à une cuisine riche de ses influences multiples, y compris celle des Guanches, les premiers habitants de l'archipel.
Justement, ces derniers nous ont laissé en héritage le gofio. Une farine faite de graines de céréales (blé, maïs ou orge, parfois aussi pois chiches) grillée et écrasée, qui sert à réaliser de nombreux mets: galettes, boulettes, pâtes aromatisées, salées ou sucrées...
Un autre pilier de l'alimentation est le poisson, grâce à la richesse du banc saharien, à proximité des îles.
En combinant ces deux éléments, nous avons, par exemple, particulièrement aimé le "gofio revuelto de la casuela" de Mari. La casuela est un plat typique, "le pot au feu" canarien. C'est un plat de poisson cuit au court bouillon accompagné de gofio amalgamé en purée avec le bouillon du poisson.
Mari a servi ce plat avec du mojo picón, rouge, une sauce piquante pilée à base d'ail et de poivron et du mojo vert, à base de persil et coriandre, ainsi que des rondelles de patates douces cuites à la vapeur et de bananes grillées. Un régal...
Et lors des excursions, pour se réconforter, mieux que les barres de céréales, on apprécie le "gofio con miel", c'est-à-dire le gofio au miel, hautement énergétique et réparateur!

Jour 1: Ruta del Cedro
Aujourd'hui, c'est notre premier jour de randonnée, le baptême du feu! Pas de chance, le ciel est gris, une légère bruine nous pénètre. Nous nous équipons donc en conséquence: polaires et K Ways. Mais notre hôtesse nous réconforte. Nous resterons aujourd'hui dans la partie nord de l'île, plus fraîche et humide, mais dès demain, le sud nous attend, plus doux. De toutes façons, le temps peut se découvrir, n'oublions pas nos t-shirts, sous les pulls.
Après un rapide transfert en taxi jusqu'au village "El Tranquilo", nous montons le long du ruisseau du Cedro à travers des cultures en terrasse.
Nous suivons un sentier le long d'un à-pic de 200m, par où cascade le ruisseau, magnifique spectacle! Nous atteignons alors le cœur de l'île. Là, s'est développée la plus importante forêt endémique laurisilva de la planète. Nous sommes au cœur du Parc National du Garajonay.
C'est une forêt tertiaire de 4 000 ha de pins et de lauriers sylvestres protégée par l'Unesco, qui constitue un site de randonnée exceptionnel. Toujours verts, les arbres gardent leurs feuilles toute l'année, signe de l'adaptation de la végétation au milieu humide et doux, subtropical, local.
De plus, on sait maintenant, d'après l'étude de fossiles, que quelques-unes des espèces animales et végétales que l'on ne trouve plus que dans cette île canarienne peuplaient l'ensemble du monde méditerranéen il y a des millions d'années. Elles en ont été chassées par le refroidissement dû aux glaciations... La laurisilva est un fossile vivant, relique de temps géologiques disparus, ce qui lui confère un grand intérêt scientifique.
Nous constatons que le sous-bois de la forêt est extrêmement propre. En effet, les feuilles tombées ne pourrissent pas et jonchent le sol comme un immense tapis, empêchant ainsi les autres espèces de proliférer. C'est un vrai plaisir d'y marcher!
Nous arrivons ensuite au petit village d'El Cedro. De là, au milieu de la forêt, le sentier nous conduit à l'ermitage de Nuestra Senora de Lourdes, que l'on doit à une Anglaise, Florence Parry. La chapelle, érigée en 1964, avec son autel minuscule et ses bancs de bois (où nous nous reposons un peu) est devenue un lieu de pèlerinage annuel, en août. Nous prenons quelques temps pour faire une pause casse-croûte: salades composées, sandwiches, barres de céréales, boissons, fruits secs... Il faut réhydrater l'organisme et le nourrir si on veut éviter le claquage ou l'épuisement... et nous avons encore devant nous pas mal de jours de randonnée!

Notre guide nous fait remarquer un phénomène curieux: au-dessus de 1000 m, les montagnes retiennent les nuages poussés par les alizés. Du coup, ils distillent goutte à goutte l'humidité dont ils sont chargés. C'est ce qu'on appelle ici la "pluie horizontale"
Quelques kilomètres de plus nous mènent à travers bruyères arborescentes et lauriers à "los Aceviños". Dans la brume, les arbres prennent des poses fantomatiques et mystérieuses.
L'air semble ouaté, nous parlons bas... On se croirait dans une forêt enchantée, envahie de lichens. De nombreuses espèces peuplent la laurisilva. Notre guide nous montre ainsi des viñaticos (une sorte d'avocatier) qui contient un alcaloïde parfois mangé par les rats, des loros (laurier sauce), des orangers sauvages, des palos blancos (un bois blanc)...
Le murmure du ruisseau nous suit pendant que nous redescendons sur la ville d'Hermigua par l'ermitage de San Juan. Des Barrancos vertigineux, les premiers que nous franchirons ou longerons pendant cette semaine, des vallées fleuries et des zones agricoles très travaillées modèlent le paysage.
Nous avons, aujourd'hui, franchi un dénivelé de 700 m en ayant marché à peu près 6 heures, un début prometteur!

Le nom de Gararjonay, la forêt d'où nous venons, est associé à une très jolie légende. Gara était une belle jeune fille de La Gomera. Un jour, elle vit arriver sur la mer un beau jeune homme, Jonay, qui avait voyagé depuis Tenerife sur un radeau constitué d'outres en peaux de chèvres remplies d'air. Gara et Jonay s'éprirent l'un de l'autre... Mais le père de Gara, qui avait d'autres vues sur sa fille, leur interdit de se revoir. Les deux amants s'enfuirent dans la plus haute montagne de La Gomera. Ils furent vite pourchassés par les habitants.
Alors, lorsqu'ils arrivèrent au sommet, plutôt que d'être séparés, Gara et Jonay prirent un bâton, l'effilèrent aux deux extrémités et l'appuyèrent entre leurs deux poitrines rapprochées. Ils s'embrassèrent une dernière fois, se transperçant mutuellement le cœur.
Depuis, le plus haut sommet de l'île de La Gomera porte le nom de Garajonay, en hommage aux deux amants, dont la légende rejoint celles de nombreux couples de jeunes gens séparés par leurs parents et unis par delà la mort ...

Jour 2: Las Paredes-Roque de Agando
Aujourd'hui, notre guide nous promet un dénivelé de 600 m, que nous devrions couvrir en 6 h de marche. En fait, une surprise attend les randonneurs les plus courageux: ils pourront, s'ils le désirent, se lancer à l'assaut d'un pic supplémentaire en fin de parcours, ajoutant les vertus de l'escalade aux efforts déjà fournis!
Nous nous rendons en minibus au centre de La Gomera, versant sud. Beaucoup plus sec et ensoleillé, il nous réconcilie avec l'idée qu'on se faisait des Canaries, îles au climat méditerranéen (si l'on peut employer un tel adjectif au milieu de l'Atlantique!)
Nous arrivons dans un reste de brume matinale, qui s'effiloche sur les sommets environnants, nous promettant en effet une belle journée.
Du sommet où nous sommes, nous apercevons la mer et l'île voisine de Tenerife. Le Teide, le plus haut sommet d'Espagne, nous salue, du haut de ses 3 718 m.
Petit à petit, nous descendons par différentes vallées très encaissées mais ouvertes et très gaies.
Le paysage, beaucoup plus aride, nous offre aujourd'hui une végétation bien différente, dont quelques plantes sont des reliques des temps anciens et ne subsistent qu'ici.
Nous reconnaissons toutes sortes de bruyères et d'euphorbiacées comme les Euphorbia tabaibas, cardones, ou autres higuerillas de Berthelot, dont le nom originel vient du médecin de Juba II, Euphorbio.
D'autres plantes grasses, comme les agaves aux majestueuses hampes florales et les couronnes touffues des palmiers nous accompagnent au fur et à mesure de la descente.
Arbre chéri des Canaries, le palmier a donné son nom à la capitale de la Grande Canarie: Las Palmas et à notre maison, el Palmejal.
Comme dans le cochon, tout est bon, pour le Goméran, dans le palmier. Les fruits sont de délicieux aliments, les racines donnent des balais, les fibres des palmes permettent de tisser nattes, paniers ou chapeaux ou recouvrent les toits, la sève donne le miel de palme.
Nous traversons les hameaux d'Imada et de Lasadoy, dominées par leurs falaises respectives puis nous rentrons dans le parc naturel de Benchijigua.
C'est un havre de paix que domine le majestueux Roque de Agando et ses consoeurs Zarzita, Ojila et Carmona, vestiges et cheminées du volcan principal de La Gomera, creusés par l'érosion.
Les épreuves du randonneur se sont compliquées: après être descendus dans plusieurs vallées, nous devons remonter sur les cimes suivantes... travail de Sisyphe, interrompu par quelques pauses repos, photos ou léger casse-croûte pour nous remettre le cœur à l'ouvrage.
Mais la faim se fait sentir, et notre guide nous annonce que nous pique-niquerons sur la terrasse du café d'un ami.
Nous effectuons une descente vertigineuse vers ce bistrot de plein air, dérapant sur les cailloux qui roulent sous nos pas, nous accrochant comme nous pouvons aux rares plantes qui longent ce sentier plus fait de petits "z" rapprochés que d'épingles à cheveux!
Marie-France se fait peur dans cette dégringolade qu'elle maîtrise à grand-peine!
Heureusement, la pause de midi est agréable et revigorante. Nous sommes assis à table, devant de belles et bonnes salades et charcuteries, le ciel est bleu, et l'ombre du toit de palmes rafraîchissant.
Néanmoins, dans l'après-midi, Marie-France déclare forfait. Plus envie d'escalader encore le Roque de Agando au dôme en pain de sucre et ses 1250m!
Abandonnant le reste de la troupe, accompagnée d'une amie qui n'écoute que son grand cœur, elle attend un taxi qui doit les ramener tranquillement à la maison. Les camarades en profitent pour se délester de tout ce qui pourrait les surcharger: sacs de pique-nique, vêtements chauds, et partent vers leur destin... Ces dames jouent aux naufragées abandonnées au milieu de nulle part...
Le chauffeur arrive, après une assez longue attente puis, après avoir chargé tous nos paquets, nous chahute sur les pistes empierrées qui rejoignent la route en nous draguant gentiment et alternativement. Il n'a pas bien compris le plaisir de se faire souffrir à pieds dans la montagne, et nos têtes fatiguées ne le feront pas changer d'avis!
Quant aux autres participants, lorsqu'ils rentrent, plus tard, ils nous disent que la grimpette était superbe, ainsi que la vue de là-haut, mais qu'ils sont fourbus...
Une bonne nuit de repos, et demain, les troupes seront fraîches pour de nouvelles aventures.

Jour 3: Chipude-Valle Gran Rey
Le minibus, pour notre troisième journée, nous dépose à Chipude.
Nous sommes dans le "Monument naturel de la Fortaleza", sur un sommet tabulaire basaltique de 1 143 m. Cet endroit, hautement symbolique, était la montagne sacrée des premiers habitants, les Guanches. Nous avons, de là-haut, une vue panoramique époustouflante sur la topographie de l'ouest de l'île.
Devant nous, l'immensité du ciel. Nous dominons quelques nuages épars de beau temps, d'où émergent des sommets des îles voisines. La mer s'étend à perte de vue...
Une pause au milieu de superbes pins canariens, puis le sentier serpente, plus ou moins suivant la courbe de niveau, à la limite d'une forêt de Fayal-Brezal (Faya vient du nom de l'arbre le plus abondant, le "Myrica Faya" et brezo "bruyère", en espagnol) et au milieu d'un maquis de jara et tagasaste mellifères, jusqu'à Arure.
Nous passons par le village del Cercado où subsiste un artisanat de poterie traditionnelle faite à la main, sur la technique du colombin, sans tour de potier, l'alfareria.
Nous suivons la crête de faux plat qui domine Valle Gran Rey (vallée du Grand Roi). C'est dans ce canton préhispanique d'Orone que le roi guanche le plus puissant avait élu résidence, et l'on y rencontre encore d'abondants vestiges de ce passé. Nous entrevoyons les restes des anciens fours à chaux qui étaient attisés par le vent d'ouest...
Le Parc rural de Valle Gran Rey réunit de profonds barrancos par des chemins escarpés... du coup l'activité humaine se concentre sur des cultures en escaliers, que nous longeons en dévalant les pentes (c'est là qu'il est agréable d'être dans le sens de la descente!).
De temps en temps, sur une terrasse, nous longeons une des petites maisons enfouies sous les fleurs qui s'égrènent le long de la pente. Les cultures de bananes, mangues et avocats sont ponctuées de végétaux subtropicaux. Des immortelles aux odeurs safranées nous accompagnent, le palmier-dattier est omniprésent, nous longeons des haies d'agaves dans lesquelles il ne faudrait pas tomber...

C'est d'ailleurs une anecdote que nous conte notre guide. Là, en contrebas d'un chemin, a chu une dame un peu forte... empêtrée dans les piquants, elle n'a dû son salut qu'au fait d'en être extraite par un hélico qu'on a dû faire venir tout spécialement... Cruels, nous en rions!
De l'Hermitage del Santo, la vallée de Tagaluche et la mer s'étalent à nos pieds. Un café sympa nous accueille pour une halte bienvenue. Une vue magnifique nous attend depuis le haut de la falaise sur laquelle s'accroche péniblement le sentier qui descend vers la mer.
Il est d'ailleurs si escarpé que notre guide nous laisse le choix. Ou nous sentons pousser nos sabots de chèvre et nous collons à la paroi pour amorcer la dernière et vertigineuse partie de la randonnée, ou nous finissons la dernière ligne droite en bus.
La troupe se sépare... Le bus local, choisi par les fatigués ou les sujets au vertige va nous conduire à la Calera, à deux pas de la plage de sable noir.
La Calera est aussi connue, ici, que Montmartre à Paris. C'est l'endroit de l'île où le prix des maisons est le plus élevé...
On s'entasse dans le bus avec d'autres touristes, au milieu des autochtones curieux et rigolards et de leurs nombreux colis, fruits de leurs achats au marché.
Nous arrivons à la plage, ma foi fort fréquentée. Les baigneurs ont sorti les parasols, d'autres se sèchent au soleil, les petits commerces de bord de mer marchent à fond: glaces, churros (beignets), cerfs-volants...
Nous faisons un tour dans les boutiques de souvenirs en attendant nos randonneurs. Presque toutes vendent le miel de Palme du cru, qui provient du guarapo, la sève du palmier-dattier recueillie chaque jour par incision, près du sommet de l'arbre, et bouillie jusqu'à former cet épais sirop réputé.
Un peu de farniente au bord de l'eau, une petite glace, et le minibus vient nous reprendre...

Jour 4: Ruta Santa Clara y San Isidro
Aujourd'hui, nous allons faire une randonnée circulaire, d'une durée approximative de 6 h, à partir de Vallehermoso. Nous prenons donc le minibus pour nous y rendre. Nous allons nous promener dans l'Ouest de l'île, dans une zone humide dont les arbres et les arbustes sont recouverts de lichens et de mousses.
Au début, nous marchons dans la brume, qui donne au paysage des airs de fin du monde, mais peu à peu le paysage s'éclaircit et nous retrouvons une luminosité plus agréable.
Dès la sortie du village nous entrons dans le Barranco de los Guanches. Les Guanches formaient l'un des trois groupes autochtones que Jean de Béthencourt découvrit en débarquant sur les îles Canaries au début du XV° siècle. Ils avaient la peau blanche, les cheveux blonds ou châtain, les yeux clairs. Ils étaient grands et forts, vêtus des peaux des chèvres ou des moutons dont ils étaient les pasteurs.
On ne connaît pas avec exactitude leur origine, mais on pense maintenant que c'étaient des Berbères venus d'Afrique du Nord il y a quelque 5 000 ans... Par commodité, les Espagnols ont donné le nom de Guanches à tous les habitants primitifs de l'île, et cet usage a prévalu depuis.
Autour de nous, quelques terrasses de cultures s'éparpillent au milieu des genévriers sabines, des orchillas et des palmiers.
Un petit parcours à l'intérieur d'une forêt de Fayal-Brezal nous mène au col de la chapelle de Santa Clara d'où nous embrassons toute la côte ouest de La Gomera, très découpée, avec ses vallées taillées dans la tosca et le basalte.
En suivant la courbe de niveau par une petite piste, nous rejoignons le canton d'Epina et ses sources magiques. Ce sont trois sources dans les bois, dont la légende dit que celle de gauche donne la santé, celle du centre l'amour et que celle de droite appartient aux sorcières. Boire de leurs eaux en apporte les bénéfices respectifs, ce que nous nous empressons de faire!
Nous voyons de nombreux palmiers guaraperos, ceux qui permettent la fabrication du miel de palme. Il s'agit plutôt d'un sirop épais obtenu par une ébullition de sa sève du palmier, d'après une technique très proche de celle du sirop d'érable canadien.
La descente sur Vallehermoso serpente sur le Lomo de los Cochinos ("la crête des cochons") au milieu des sabines, fayal-brezal, euphorbes et agaves. El Roque, un magnifique cône de basalte, domine tout le paysage et les cultures de pommes de terre, de tomates et de fruits, comme les bananes ou les plus exotiques mangues, goyaves ou avocats.
Nous longeons aussi des jardins fleuris de magnifiques géraniums-lierres en nous rapprochant de Vallehermoso, la "belle vallée" qui mérite bien son nom!

Jour 5: Escapade à San Sebastian de la Gomera
Aujourd'hui, pause dans les randonnées. Pendant que nos petits camarades continuent l'exploration des montagnes goméranes, nous faisons une escapade au port de San Sebastian, après avoir loué une voiture. San Sebastian est la capitale et le chef-lieu de l'île, et correspond au canton aborigène de Hipalán, sur le barranco de Santiago.
Les 7 000 habitants de la ville vivent dans des maisons séparées de la mer par une étroite bande de sable noir. La cité entoure le port, bien protégé par une immense digue qui ferme une grande partie de la baie.
Historiquement, c'est Hernán Peraza le Vieux qui a pris possession du lieu où se trouvait la capitale insulaire, à l'embouchure de la vallée de la Villa, vers 1440. C'est lui qui lui a donné le nom de "Saint Sébastien", en raison de la dévotion dont bénéficiait ce saint parmi les Castillans.
Au menu: farniente, magasinage, visites et plage...
Comme la journée est plaisante, l'avant-dernier après-midi, après avoir pérégriné le matin, c'est avec plaisir que nous reviendrons en compagnie de tout le groupe profiter de cette charmante cité! Juste derrière le port, avant de pénétrer en ville, au milieu d'une belle pelouse ombragée, se dresse la Torre del Conde (la "Tour du Comte"). Elle a été érigée en 1450 par Fernan Peraza le Vieux pour se défendre contre des insurgés.
Amour, amours... Est-ce là que sa bru, Beatriz de Bobadilla, ancienne dame d'honneur de la Reine d'Espagne, exilée dans cette terre lointaine pour son infidélité envers le roi dont elle était la maîtresse, vécut et aima, dit-on, Christophe Colomb? Après le roi, le marin... Aima-t-elle l'explorateur pour se venger du roi ou de son époux, Fernan Peraza le Jeune, qui lui avait préféré une jeune princesse Guanche, Iballa, qu'il allait rejoindre la nuit dans les montagnes, ce qui lui valut une mort cruelle en 1488?
Avant de parcourir la rue principale, la Calle del Medio ("du milieu"), nous admirons quelques beaux immeubles de style colonial canarien, blancs, avec des balcons ouvragés en bois et des arcades qui protègent des ardeurs du soleil... Les demeures les plus anciennes sont construites autour d'un patio central, occupé par un puits. Il s'agissait d'un endroit de ventilation et de collecte d'eau à travers les gouttières en terre cuite placées sur les toits plats légèrement inclinés.
En remontant la grand-rue, on voit l'Eglise de la Asunción, conçue entre 1490 et 1510. Sa façade de pierres et de briques abrite un bel édifice gothique. Le portail de gauche, la Puerta del Pardon, rappelle le soulèvement populaire qui a suivi le meurtre de Hernán Peraza le Jeune. Sa veuve, Beatriz, avait promis le pardon à tous les rebelles qui passeraient sous sa voûte. Cela lui a en fait permis d'identifier les coupables qui ont rapidement été mis à mort!
C'est aussi là que Colomb s'est recueilli avant de prendre la Mer Océane le 6 Septembre 1492. On y admire un bel autel coloré et une peinture de Jose Mesa qui représente l'attaque de l'île par une escadre anglaise...
Un peu plus loin, la Casa Colon, où aurait vécu le navigateur, est devenue un musée. On y voit des objets canariens, mobilier et décoration et une exposition de peintures. Les belles dames du temps jadis nous regardent, par delà les siècles...
Un passage par la plage de San Sebastian: le sable est noir comme celui qu'on a déjà vu sur d'autres plages de l'île. Un peu de farniente avant d'aller magasiner nous fait le plus grand bien!
La ville s'étage tout en hauteur. En haut de la falaise, sur le Tertre Lomo de la Horca (la "crête de la potence"!!!) s'élève le Parador National "Conde de La Gomera", sans doute le plus bel hôtel de l'archipel.
Il domine la ville et offre un panorama exceptionnel sur l'océan et sur l'île de Tenerife dominée par le pic du Teide. C'est un édifice moderne, mais de style colonial. Dans les salons, des meubles et décors de styles castillan et plateresque, avec des détails locaux et des évocations marines ainsi que des instruments de navigation rappellent la découverte de l'Amérique.
Après un pot sur la terrasse, nous nous promenons dans le parc qui suit la falaise, au milieu d'une collection de plantes et arbustes subtropicaux indigènes.
La vue sur la baie est superbe. Il doit faire bon vivre quelques jours ici!
Mais la randonnée nous attend, et nous rejoignons sagement notre demeure...

Jour 6: Degollada de Peraza-San Sebastian
De la "Degollada de Peraza" à San Sebastian, par la ruta d'El Cabrito, 6 heures de marche nous attendent. Nous franchirons 600 m de dénivelé, mais tout en descente!
Notre minibus nous transfère à la Degollada de Peraza, "l'égorgement de Peraza". C'est en ce lieu que les Guanches, les premiers habitants de l'île, tuèrent en 1488 le comte Fernan Peraza le Jeune, coupable d'avoir séduit l'une des leurs, la belle Iballa. Il la rejoignait dans la montagne pour abriter leur liaison. Mais il régnait aussi en tyran, comme son père, et, une nuit, il fut égorgé et les Guanches se soulevèrent...
Accroché aux falaises, le sentier nous mène sur les grands plateaux de Seima où autrefois se cultivaient le blé et l'orge, mais malheureusement, de nos jours, Seima n'est plus qu'un village en ruine...
Nous longeons le Monument naturel du Barranco du Cabrito (du chevreau) qui occupe les zones médiane et basse dudit barranco.
Comme c'est une aire de végétation xérophile, c'est-à-dire adaptée à la sécheresse, elle nous offre un fort contingent d'espèces méditerranéennes-montagnardes, puis méditerranéennes semi-arides des maquis et des garrigues au fur et à mesure de notre descente: d'abondantes euphorbes, de nombreux palmiers et des haies d'agaves ou de figuiers de Barbarie que nous regardons avec suspicion. Il serait dommage que l'un de nous s'y piquât!
Nous avons rendez-vous, sur notre chemin, avec un silbador, un "siffleur" qui nous attend tranquillement, assis sur un muret de pierres sèches.
Ce monsieur pratique encore le silbo, très utilisé autrefois dans l'île. C'est un langage sifflé qui permettait aux Gomerans de communiquer entre eux sur de longues distances, de part et d'autre des barrancos... Il siffle sur 2 doigts de la main droite et utilise la main gauche pour moduler la résonance. Chaque syllabe du message est alors imitée par la longueur, la hauteur et l'intensité du son.
Bien que les origines du silbo, préhispanique, restent encore inconnues, plusieurs hypothèses ou légendes circulent. Une des plus cruelles dit que ce sont les Guanches qui l'ont inventé parce que les Espagnols, lors de la conquête, leur avaient coupé la langue pour empêcher les complots... ce qui correspond bien au nom du site que nous parcourons!
D'autres pensent simplement que le silbo est né de la difficulté de communiquer dans un terrain aussi accidenté.
On recense d'ailleurs des langages sifflés similaires chez les Indiens zapotèques des montagnes de Oaxaca, au Mexique, ou en France, dans les Pyrénées béarnaises, au village d'Aas, entre autres...
Cette forme de langage traditionnel, qui a failli disparaître, est aujourd'hui protégée par l'Unesco et enseignée dans l'école primaire de la commune d'Agulo.
Une autre coutume ancienne que nous a montrée ce monsieur est très étonnante. C'est le "saute-barranco" (c'est moi qui le nomme ainsi). Armé d'une longue perche, l'astia, qu'il pique devant lui dans la pente, il se déplace en sautant rapidement. Ainsi les bergers rejoignaient-ils plus vite leurs troupeaux pérégrinant au hasard des pâtures...
Ensuite nous continuons la descente dans le parc naturel du Cabrito et nous rapprochons de la mer. Là, un petit groupe de maisons, accessibles uniquement par la mer ou le sentier que nous avons pris, a été réformé pour accueillir des séminaires et stages.
Nous nous y reposons devant des rafraîchissements et attendons tranquillement un petit bateau pour rejoindre San Sebastian. Le temps s'est un peu couvert, et c'est abondamment giflés par les embruns que nous rejoignons la capitale...
Nous rejoignons la civilisation urbaine et en profitons pour faire quelques achats. Dans les boutiques, nous trouvons des souvenirs pour nos proches et nous refaisons le tour des rues principales, des lieux de la geste Colombine et des monuments, avant de regagner nos pénates...

Une soirée au restaurant
Pour le dernier soir, nos guides nous ont réservé une surprise: nous allons dîner au restaurant!
Les restaurateurs, amis de nos hôtes, ont choisi de nous offrir un large échantillon de la cuisine canarienne et gomérane, sous forme de tapas. Les tapas, pour qui ne les connaît pas, sont des plats, servis dans de petites assiettes, qu'on apporte par 3 ou 4, et dans lesquelles chacun pique à sa convenance. Leur abondance nous fait souvent manger plus que dans un repas traditionnel!
Les tapas, qu'on nomme enyesques dans les îles orientales, viennent en général s'articuler autour des papas arrugadas: des pommes de terre cuites avec leur peau dans de l'eau salée ou poêlées en quartiers. On trouve pas moins de 23 variétés de pommes de terre aux Canaries. On les assaisonne du mojo picón (ou rouge) et du vert, déjà cités.
Dans de petites cassolettes, on nous fait goûter quelques soupes, par exemple au jaramago (ou sisymbre, une sorte de radis) ou le rancho, à base de vermicelles, viande et pois chiches.
Idem, des "échantillons" de plats de viande, comme le conejo frito en salmorejo, du lapin mariné dans une sauce à base d'huile, vinaigre, cumin et piments, puis cuisiné à la poêle.
A côté, on nous offre de la charcuterie. Du chorizo tendre et onctueux, (le plus réputé est celui de Teror à Gran Canaria), des morcillas sucrées (boudins) faites de sang, de châtaignes, de patate douce, d'amandes et de raisins secs.
Côté fruits de mer, de petites assiettes de pieuvre à la vinaigrette, de calamars et de gambas al ajillo (crevettes frites avec de l'ail). Des bouchées de poisson, dont la vieja, la "vieille", une sorte de poisson-perroquet souvent servi avec l'infatigable mojo vert... En guise de légumes, des boulettes de gofio et de petits morceaux de bananes ou de patates douces viennent accompagner les papas. Ensuite, les fromages de chèvre et de brebis arrivent, et vont du queso tierno (frais) jusqu'au curado (affiné) et sont servis avec des olives.
Au moment des desserts, nous savourons, au choix, des quesadillas d'El Hierro, gâteaux au fromage blanc, du bienmesube, gâteau aux amandes, aux oeufs et au sucre, du touron de gofio, des picarretnas, petits pains au maïs, entre autres délices...
Quant aux boissons, chacun choisit. En plus des eaux minérales locales et des jus de fruits, les vins des Canaries sont nombreux et réputés. Tenerife possède cinq appellations d'origine contrôlée et excelle dans les rouges, les vinos tintos, dont les vignobles poussent dans les fertiles cendres volcaniques. Les vignobles de Malvoisie à Lanzarote donnent un bon blanc sec. Il existe aussi de bons tintos en Grande Canarie et des muscadets à Lanzarote.
Ceux qui préfèrent la bière ont le choix: celle de Gran Canaria est la Tropical, celles de Tenerife s'appellent Dorada et Reina.
Et pour les amateurs de sensations fortes, le rhum est une autre grande production locale. Le rhum Aldea est produit de manière artisanale à La Palma. A Gran Canaria, on a inventé le rhum-miel, qui se déguste en apéritif ou en digestif. Comme nous rentrons à pieds, que la maison est à 200 mètres et que les valises sont bouclées, quelques-uns d'entre nous se laissent tenter...

Le départ du gîte et de la Gomera...
Ca y est, le dernier jour est arrivé... Dommage, on était en pleine forme, grâce aux randonnées, et on aurait pu continuer au long cours... Mais il n'est de bonne chose qu'à la fin ne se quitte, et quelques jolis moments nous attendent encore aujourd'hui!
En fait, nous ne quittons l'île qu'en fin de matinée. Nous commençons par charger les bagages dans un bus plus grand que le mini qui nous a fidèlement escortés ces jours derniers. La charge, en effet, est délicate, car nous avons fait le plein de cadeaux!
Nous passons la matinée au marché de San Sebatian. Nous y trouvons encore de l'artisanat, des fruits ou des fleurs à rapporter... Les deux plus gourmandes se procurent quelques-uns des ingrédients qui font les spécialités culinaires goméranes que nous avons goûtées au gîte: de la farine de gofio, par exemple, qu'on pense ne pas pouvoir trouver ailleurs, ainsi que des herbes et épices.
Au port, une surprise nous attend. Sous une grande banderole aux couleurs espagnoles, une manifestation nous happe. Des militants de Greenpeace protestent contre les ferries "hovercraft". Leur grande vitesse leur interdit d'éviter les cétacés qui croisent en ces parages, et nombreux sont les baleines et autres mammifères marins qui sont heurtés pendant les traversées... Naturellement, nous signons la pétition!
Mais il n'est d'autre moyen de quitter la Gomera. Après de chaleureux adieux à nos nouveaux amis, nous prenons donc le ferry, où chacun s'occupe à sa guise.
Lorsque nous arrivons au port de Los Cristianos, sur l'île de Ténériffe, nous sommes surpris par l'affluence touristique, qui contraste brutalement avec le calme de la Gomera. Sur le port s'alignent de nombreux cafés où nous nous attablons, et autant de magasins de souvenirs que nous visitons, avant de gagner l'aéroport.
Nous essayons de repérer, à leurs accessoires, ceux qui viennent de notre île: leur allure, plus rapide, leur tenue, plus sportive... ou même des chaussures de randonnée attachées sur des sacs à dos, voire suspendues par les lacets autour du cou d'un grand gaillard (si, si!)
Un dernier clin d'œil à notre aventure en montant dans l'avion... La randonnée nous a plu, nous en ferons d'autres!



Michel et Marie-France ont fait paraître cette année aux éditions Le manuscrit leurs 2 derniers carnets de voyages: Des Montagnes sacrées aux rivages de l'Empire du Milieu (provinces du Hubei, du Shanxi et du Shandong) et un air de printemps à Pékin.




Si vous désirez voir l'ensemble des photos que nous avons prises à la Gomera, ainsi que le récit de nos autres voyages, rendez-vous sur le site: www.carnets-et-voyages.net. A bientôt!



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Dernière mise à jour: lundi 9 janvier 2012 I would like to read this site in English Je veux lire ce site en Français