From: Pascal MANNAERTS
Sent: Saturday, February 10, 2007 7:37 PM
Subject: Bamako Bamako
Bamako... un nom lointain qui résonne dans la tête, l'évocation d'une Afrique si lointaine, et pourtant si proche à la fois. Voilà, j'y suis. L'imaginaire tourne en réalité.
Comme toute capitale digne de son titre, Bamako est bruyante, polluée, suranimée et en pleine explosion. Ici, on parle principalement le bambara, la langue de cette ethnie majoritaire qui porte le même nom. Je suis tombé à l'auberge Lafia, un super chouette endroit, à recommander à quiconque passerait par ici. En plein centre de Bamako, on trouve un troupeau de chèvres sur le toit de la maison d'à côté et qui jouxte la façade de l'auberge, de sorte qu'elles se retrouvent juste devant ma fenêtre. Le soir, elles restent plantées à beugler devant ma fenêtre, tant que je n'ai pas éteint la lumière... Le matin, le quartier se réveille avec les enfants du quartier qui chantent en se lavant dans les cours des maisons, avant de partir à l'école.
Le proprio de l'hôtel Lafia, Bocoum, est vraiment chic. Il est au courant de plein de trucs qui se passent ici, et dans le reste du continent. On peut passer des heures à discuter avec lui, sans même voir le temps passer. De manière générale, les Africains sont très bien informés de ce qui se passe sur leur continent. Les journaux parlés de l'ORTM passent l'actualité des pays africains en revue, restant tout de même assez braqués sur l'Afrique.
Il y a sans doute déjà tellement à en dire. Peu ou pas de news d'Europe ou d'ailleurs sur la chaîne nationale. Ils sont aussi bien au courant de ce qui se passe chez nous, les sujets de prédilection restant souvent les mêmes: l'émigration en Europe, l'asile, les rapatriements forcés, le CPAS, le Vlaams belang même, etc... Quand je dis que je viens de Belgique, ils ont presque toujours un oncle ou un cousin planté là-bas... Vrai? Ou est-ce une manière de nouer le contact?
Aussi, toujours cette même idéalisation de cette pourtant si crue réalité: l'émigration vers le Nord. Y a rien à leur dire de toute façon. Ils sont complètement éblouis par les rumeurs, les baratins locaux ou les nouvelles de l'ami du cousin de l'oncle qui y aurait apparemment réussi, mais qu'on a jamais, ou très rarement, revu au pays par la suite pour en connaître plus de détails. Ils veulent que je les connecte avec des copines européennes, même s'ils sont souvent déjà sur l'une ou l'autre piste, qui se limitera sans doute, pour la plupart du temps, à un chat rêveur sur Internet... Vivre d'espoir. Mais rien de bien spécifique à cette partie du monde, finalement.
A Bamako, le trafic est tellement dingue et les rues si semblables qu'on se perd facilement, dans le centre ville du moins. Faut encore faire attention de ne pas se faire renverser par un bus, une moto, une charrette ou une voiture, qui roulent n'importe comment, et klaxonnent dans tous les sens.
Le marché central de Bamako est hallucinant. Ils l'appellent "le marché rose", du fait de la couleur, initiale, du bâtiment qui abritait le marché à ses débuts. Aujourd'hui, les vendeurs débordent à la rue, dans tout le quartier.
On sait à peine y bouger. Et quelle ambiance! En s'y promenant, on ne sait même plus où poser le regard. Chaque coup d'oeil vaut le détour. Les coiffeurs et barbiers installés dans de petites échoppes sombres de peut-être deux mètres carrés, les artisans sculpteurs d'art africain qui font naître, depuis d'immenses troncs d'arbres laissés sur les trottoirs, toutes ces figures d'art africain typiques de telles et telles ethnies, les mamas assises en file sous leur parasols, parfois plus attentives à leur palabres qu'à leurs éventuels clients, les vêtements et batiks qui flottent au vent, les rideaux accrochés en série en plein air, et gris de poussières avant même d'avoir été achetés, les étalages infinis de produits de beauté pour ces dames, de légumes et de viandes séchées au soleil, des femmes qui allaitent leurs enfants aux vues de tout le monde en vendant leurs tissus, des ferrailleurs à n'en plus finir. Incroyable. C'est aussi ce vieil homme aveugle, sa canne à la main, psalmodiant discrètement quelque chose et escorté d'un gamin qui lui tient le bras en mendiant aux passants, et ce petit gamin tout mignon qui te fait un signe de la main, sous le sourire approbateur de sa mère. Un vrai retour dans la profondeur des sources de l'homme, quelque part. C'est finalement dans ce genre d'endroits chaotiques, qu'on voit rejaillir, en condensé, toute la beauté de l'humanité.
Le soleil tape violemment ici à Bamako. Plus de 35 degrés sur l'heure de midi. Difficile de croire qu'on est pourtant en plein "hiver" dans cet hémisphère nord.
Le fleuve Niger s'étale dans toute sa splendeur au sud de la ville. On y trouve une longue promenade, semblant à l'abandon, tout au long. C'est aussi le quartier des banques et de ONUSIDA. Et l'endroit où de nombreuses femmes vont laver leur linge. De grandes et nombreuses affiches trônent un peu partout en ville, pour la prévention HIV. On ne peut en tout cas pas les louper, mais de là à savoir si elles sont réellement prises en considération...
Les habitants de Bamako sont vraiment agréables. Toujours prêts à t'aider si tu ne t'y retrouves pas, ou pour te tailler une petite causette. On se sent vraiment relax ici. Peut être que j'ai de la chance, mais vraiment aucun harcèlement pour ci ou ça, juste quelques pseudo rastas t'abordant en rue pour te vendre à fumer. Décidément, dans tous les pays, je les attire, alors que je ne fume même plus depuis bien longtemps.
Un couple de Japonais trop shanti dorment aussi à l'hôtel Lafia. Ils sont en Afrique pour y suivre des cours de musique et de danse. Ils sont pour un mois au Mali, et ont quitté la Guinée à cause des troubles récents qu'il y a eu à Conakry. Certains connaissent bien l'histoire, mais pour les autres ben, y a eu des grèves et manifestations d'étudiant qui ont fait apparemment maintenant plus d'une centaine de morts. La population réclame aussi le départ de Lansana Conté, qui ne se déboulonne pas. Tout Conakry était paralysée pendant des jours et, apparemment, certaines ambassades ont appelé leurs ressortissants à évacuer le pays. Dixit les Japonais...
Bocoum, le gérant de l'auberge, est évidemment au courant de tout ça, avec sa petite TV plantée devant son matelas à l'étage. Il suit aussi de près tout ce qui se passe actuellement en Mauritanie, lui qui est Peul et qui avait de la famille qui y vivait dans le sud.
Hier soir, après une petite bouffe dans la cour de l'hôtel, on a eu l'agréable surprise de voir débarquer monsieur Keita. Un tout vieux monsieur, plein de sagesse, tout calme, tout posé, un ami à Bocoum. Ce genre d'homme d'âge qui inspire immédiatement le respect, sans la moindre parole. Il a commencé à parler de sa vision de l'existence, de ses rêves d'antan, et de sa vie, tout simplement. Un vrai conte. On était complètement absorbés par ses paroles. Apaisant. Rassurant, le bonhomme. D'une subtilité et d'un humour délicieux. Il nous parlait, entre autres, d'immortalité. De son immortalité à lui, car il se considère comme impérissable, ayant toujours su se mouvoir et s'adapter aux aléas du temps. Ah vraiment, on aurait pu l'écouter toute la nuit, ce qu'on a d'ailleurs presque fait.
Je suis entré en contact avec un guide fiable pour le Pays Dogon. On se retrouvera +- le 18 à Sévaré. J'ai enfin réussi à le joindre et, heureusement, car ce réseau de guides est une véritable mafia. Une fille me l'avait recommandé sur Internet. Donc tout s'arrange.
Sinon demain, je pars sans doute sur Ségou. Je resterai de toute manière plus longtemps à Bamako au retour, puisque j'y repasse de toute manière avant de filer en Mauritanie.